
Cécile Le Fol présente son expérience de culture maraîchère « sur sol vivant » (MSV) ou culture sans labour, avec fabrication sur place d’intrants organiques. Ce type de culture permet de maintenir la biodiversité du sous-sol, en particulier les vers de terre qui contribuent à l’aérer, le drainer et l’enrichir en nutriments.
Cécile Le Fol a fait des études en environnement, et s’est formée à la méthode MSV avec une dizaine de maraîchers du secteur, appartenant au GIEE Nord Isère (Groupement d’Intérêt Economique et Environnemental). Elle a baptisé son exploitation « Champ marrant ».
Visite de l’exploitation « Champ marrant » dans la vidéo ci-dessous :
Plan de la vidéo :
00:00 Serre de fabrication de broyat de matière organique (mulch) pour couvrir les cultures, un apport essentiel compte tenu de l’absence de labourage. Dans un souci de contrôle total de son autonomie, Cécile travaille en circuit fermé et s’approvisionne elle-même dans une partie non cultivée de son exploitation, en fauchant le foin et collectant des ronces et copeaux de bois. À côté de la serre, un tas de végétaux attend d’être broyé pour accélérer la décomposition, puis être entassé dans des silos afin de fournir de la chaleur aux jeunes plants qui seront disposés dessus à l’automne et au printemps.
04:45 Serre à semis. Autonomie également au niveau de la création de semis, à partir de graines que Cécile récupère directement sur ses propres légumes.
09:00 Gestion de l’eau. L’eau de pluie des toitures, et de la source — lorsqu’elle coule — alimente 24 cuves de 1000 litres. Disposées en plusieurs endroits de l’exploitation, une pompe électrique remonte l’eau en altitude, comme un château d’eau, pour l’irrigation des cultures.
13:00 Traitement des eaux usées de la maison. Indépendamment du sujet de l’exploitation agricole, Cécile présente les deux dispositif filtrants, utilisant des roseaux dont les racines contribuent à l’assainissement des eaux usées domestiques.
20:00 Le séchoir. Cette grange traditionnelle construite en bois dispose de sols ajourés permettant le séchage des noix, mais également de graines, et d’herbes.
23:00 Potager : planche périphérique sacrificielle. Une planche de culture, semée de topinambour très appréciés des rats-taupiers, est située autour du potager afin de les dérouter. Détail du « mulch » sur les planches de cultures.
32:30 Potager : visite des différentes planches de culture. Cécile montre la variété des cultures et explique que l’hétérogénéité des plants résulte du faible taux de développement des semis.
47:30 Potager : entrée dans la serre. Cécile détaille les cultures, mieux contrôlées dans l’environnement de la serre.
Cécile Le Fol, maraîchère sur sol vivant : vers une autonomie organique et hydrique
Formée aux études d’environnement puis au maraîchage sur sol vivant au sein du GIEE Nord Isère, Cécile Le Fol développe une pratique agricole fondée sur le non-labour, la couverture permanente des sols et une recherche poussée d’autonomie. Sur son terrain, la matière organique n’est pas achetée à l’extérieur : elle est produite sur place, à partir de foin, de ronces broyées, de copeaux, de déchets verts et de ressources issues du site lui-même. L’eau, elle aussi, fait l’objet d’une gestion attentive, reposant sur la récupération des pluies, des réserves en hauteur et des projets d’alimentation gravitaire. L’exploitation de Cécile est en évolution permanente, fait d’essais, d’ajustements et d’observations patientes.
Matière organique
Au fondement il y a la matière organique. « Le principe du maraîchage sur sol vivant, c’est la matière organique : tout est basé là-dessus ». Cette méthode exige en effet de grandes quantités de biomasse pour couvrir les planches, nourrir le sol et protéger la terre nue. Là où d’autres maraîchers vont chercher des apports extérieurs, parfois jusqu’en déchèterie, Cécile a choisi de tendre vers l’autonomie : elle fauche sa prairie, broie le bois issu de son terrain, récupère également des déchets verts apportés par certains clients, puis stocke l’ensemble dans des bacs où la matière évolue avant d’être redistribuée sur les cultures sous forme de « mulch ».
Cette matière organique remplit plusieurs fonctions à la fois dans une petite serre à semis que Cécile appelle avec humour « le réacteur » : elle y est entreposée, mais en se décomposant, elle produit une chaleur utilisée pour accélérer la croissance des plants : la fermentation devient un outil agronomique.
Car cette recherche d’autonomie se prolonge aussi dans la production des plants. Dans sa serre à semis, Cécile fabrique elle-même son terreau. À partir d’un compost recouvert régulièrement de paille, elle prélève une matière mûre qu’elle tamise avant de l’utiliser pour ses semis. Elle confectionne également des mottes à l’aide d’une motteuse, en préparant une sorte de pâte de terreau humide, moulée ensuite en petits cubes. Elle rencontre néanmoins des difficultés : certaines cultures — notamment les choux, les salades ou le fenouil — lèvent mal ou dépérissent après un bon départ et des essais successifs, problème qu’elle cherche à corriger en testant actuellement différents mélanges avec du sable ou de la cendre, sans résultat encore convaincant. La serre à semis est chauffée en hiver au regret de Cécile (à l’électricité) car c’est indispensable pour démarrer les cultures les plus exigeantes en chaleur, comme les concombres, les aubergines ou les poivrons. La température y est maintenue autour de 20°C avec un double voile d’isolation destiné à limiter les pertes thermiques. Là encore, la logique n’est pas celle d’une maîtrise technologique lourde, mais d’un équilibre entre sobriété, récupération et efficacité.
Gestion de l’eau
La gestion de l’eau constitue un autre pilier de l’installation. L’eau de pluie issue des toitures est récupérée dans une série de 12 cuves d’un mètre cube chacune, avec un système de siphon permettant une meilleure répartition des volumes entre plusieurs cuves lors des fortes pluies. Ensuite, grâce à une pompe électrique, l’eau est remontée vers 12 autres cuves en haut du terrain qu’il alimente par gravité. C’est une sorte de « château d’eau » artisanal avec des points d’eau qui jalonnent le jardin à intervalles réguliers pour limiter les déplacements lorsqu’elle arrose à l’arrosoir.
Cette sobriété hydrique répond à une contrainte réelle : l’eau manque en été et Cécile envisage de compléter son alimentation par une pompe bélier sur un petit ruisseau voisin. Ce dispositif, qui fonctionne sans apport énergétique extérieur, utilise l’énergie hydraulique elle-même pour faire remonter en continu un filet d’eau jusqu’au terrain. Un apport faible mais suffisant pour passer les caps difficiles. Ici encore persévérer dans l’usage des ressources locales, en minimisant la dépendance aux systèmes extérieurs.
Les cultures
La prairie qui alimente le système en biomasse est exploitée par bandes successives, dans un cycle d’environ deux ans et demi. Cette rotation permet de maintenir la prairie en état, sans appauvrir excessivement le milieu ni le laisser évoluer vers la friche boisée. Plutôt que d’importer de la paille ou d’autres matières organiques depuis l’extérieur, qui revient souvent à déplacer la fertilité d’un autre sol vers le sien, Cécile cherche au contraire à produire sur place de quoi nourrir ses légumes, sans « déshabiller Pierre pour habiller Paul ».
Cécile applique la même logique au séchage des récoltes, des semences et des plantes utiles. Dans un séchoir ajouré, initialement prévu pour les noix, sont séché les graines de betteraves, poireaux, radis, carottes, pois chiches ou moutarde, mais aussi des plantes destinées aux tisanes, comme la menthe ou la mélisse. Car elle produit aussi ses propres semences, une activité qui exige du temps, de l’espace et de l’organisation, ce qui a des limites, mais qu’elle accepte comme prolongement naturel de l’autonomie recherchée.
Le jardin s’organise au fil des années : certaines zones ont été réorganisées, d’autres restent provisoires. Les topinambours ont été regroupés en périphérie, afin de détourner les rats taupiers, dont ils sont friands, pour épargner d’autres cultures au centre du jardin. Partout, les planches sont recouvertes de mulch, car dans le maraîchage sur sol vivant, le sol ne doit jamais rester nu. Cette couverture conserve la fraîcheur, amortit les écarts thermiques et nourrit les décomposeurs.
Contrairement à l’agriculture conventionnelle, qui vise à nourrir directement les plantes par des apports fertilisants, le maraîchage sur sol vivant cherche d’abord à nourrir la vie du sol. Ce sont les organismes décomposeurs, alimentés en carbone, qui rendront ensuite les éléments assimilables disponibles pour les racines : il ne s’agit plus de raisonner uniquement en azote, phosphore et potassium, mais de rétablir un cycle biologique dans lequel bactéries, champignons, vers de terre et autres organismes structurent le sol, le rendent vivant et, ce faisant, nourrissent les cultures. Elle évoque notamment les galeries des vers de terre, tapissées de mucus, que les racines empruntent et exploitent. Travailler le sol revient alors à détruire leur habitat. D’où le refus du labour et, plus généralement, du retournement de la terre. La pratique impose néanmoins parfois des compromis. Lorsque le sol devient trop dur, il est parfois nécessaire de le casser légèrement à la bêche, mais sans jamais le retourner.
Le jardin des est d’une grande diversité végétale : tomates, poireaux, haricots, bettes, courgettes, aubergines, salades, concombres, maïs, thym, menthe, mélisse, salsifis, pommes de terre, carottes, ainsi qu’une multitude de semis spontanés ou réintroduits. Cécile explique que ce foisonnement désordonné résulte de l’échec de la majorité de ses plants, l’incitant à replanter d’autres espèces dans les vides laissés par les pertes. Certaines cultures réussissent mieux que d’autres. Les betteraves et les bettes, par exemple, se comportent bien sur son terrain. Les poireaux semblent également prometteurs cette année. D’autres espèces, en revanche, restent difficiles.
La question des semis directs l’intéresse particulièrement. Dans les systèmes sur sol vivant, on recourt souvent aux plants, car les petites graines s’accommodent mal d’un mulch abondant. Pourtant, elle rappelle qu’une plante née directement en place est souvent plus robuste et mieux adaptée. Cécile, devant la surabondance de graines a pris l’habitude de les jeter un peu partout, « pour voir » dans une forme d’expérimentation continue : certaines graines échouent, mais d’autres surprennent. Sous serre, les résultats sont généralement meilleurs. Les conditions y sont plus stables, la pousse plus rapide. Elle y cultive notamment tomates, concombres, haricots et betteraves, avec un arrosage espacé mais abondant, tous les six jours environ. Elle observe aussi que la serre favorise une accumulation de carbone, contribuant au développement plus rapide des plantes, au-delà du seul effet thermique.
Autour du potager, les ronces, longtemps perçues comme des obstacles, deviennent aussi une ressource à broyer. Les aubépines et les églantiers sont conservés, non seulement pour les oiseaux, mais aussi comme continuité intéressante entre le sol forestier et le sol herbacé. Certaines aubépines servent même de porte-greffes à des poiriers. Elle mène également des essais avec des pêchers issus de noyaux récupérés au compost, et avec de jeunes vignes.
Plusieurs projets restent en attente : réduction d’un gros roncier, aménagement de nouvelles planches, agrandissement des réserves d’eau, création éventuelle d’une petite mare pour la biodiversité et peut-être la rétention hydraulique. Car ce jardin n’est pas seulement un lieu de production. C’est aussi un milieu habité par d’autres vivants : tritons, grenouilles, oiseaux, insectes, organismes du sol. Cécile ne les considère pas comme un décor, mais comme une composante de l’équilibre recherché. Son travail consiste dès lors moins à imposer un ordre qu’à arbitrer entre les présences, contenir certaines espèces, en favoriser d’autres, observer les dynamiques et composer avec elles. À un moment de la visite, elle se compare d’ailleurs à un chef d’orchestre : telle plante a pris trop de place, il faut l’éclaircir pour laisser les autres exister. L’image dit bien sa manière d’habiter ce jardin : non comme un espace totalement maîtrisé, mais comme un ensemble vivant dont il faut apprendre les rythmes.
La maison enfin s’insère dans ce fonctionnement d’ensemble. Les eaux usées y sont traitées par un système de filtres plantés de roseaux (installé par une entreprise spécialisée). Deux filtres alternent chaque semaine : pendant que l’un reçoit les eaux usées, l’autre se repose. Les roseaux et leurs rhizomes assurent l’épuration avant infiltration. Les tiges coupées sont ensuite réutilisées, notamment pour de futurs toits de cabanes. Il n’y a pas ici séparation stricte entre habitat, jardin, production et recyclage : chaque élément tend à retrouver une place dans un cycle. Cette eau n’est néanmoins pas exploitée pour les cultures.
Au terme de la visite, ce qui frappe n’est donc pas seulement la cohérence technique du système, mais son caractère profondément expérimental. Chez Cécile Le Fol, le maraîchage sur sol vivant n’apparaît ni comme une recette, ni comme une doctrine achevée. C’est une pratique située, patiente, exigeante, parfois incertaine, qui cherche à produire en s’appuyant sur les cycles biologiques plutôt qu’en les remplaçant. En ce sens, son jardin constitue moins un modèle reproductible à l’identique qu’un terrain d’enquête grandeur nature sur ce que pourrait être une agriculture sobre, locale et réellement attentive au vivant.
Pour aller plus loin
– Champ marrant : maraîchage biologique sur sol vivant (2022) : une description détaillée du fonctionnement de l’installation, rédigée par Clément Robert à l’occasion d’un stage dans l’exploitation « Champ Marrant ».
– Page Facebook de l’exploitation : pour être informé de l’actualité de l’exploitation « Champ marrant ».
– Pour contacter Cécile Le Fol.
– Paysans du vivant : visite chez Thibault Mehn (2022) : interview d’un maraîcher sur sol vivant, ayant réalisé une exploitation similaire à celle de Cécile Le Fol.
Notes
– Visite réalisée le 10 septembre 2022 à Saint-Michel-de-Saint-Geoirs par Nathalie et Godefroy Troude. Image, son et montage : Godefroy Troude

Manque peut-être de l’azote…
Pour les plants, je pense que oui. Un peu d’urine et le tour est joué 😊
Magnifique, bon courage !! Beaucoup de boulot…
Cool ! Merci merci !
Elle est toute seule à faire tout ça ?
le maraichage sur sol vivant est une vraie approche alternative à l’agriculture de labour classique.
ces initiatives sont vraiment heureuses et offrent de nouvelles pistes pour le maraichage bio ou non