La Sept : entretien avec Bernard Faivre d’Arcier

Dans cette vidéo de 49 minutes, Bernard Faivre d’Arcier, créateur de la société de production La Sept en 1986, devenue une chaîne de télévision en 1989, puis la chaîne Arte en 1992, évoque le contexte politique et audiovisuel de l’époque, la volonté gouvernementale de « Produire des chefs-d’œuvre, être la Pléiade de la télévision », les concepts innovants (multidiffusion, documentaire de création, soirées thématiques…) qui sont toujours actuellement les fondamentaux d’Arte.

La vidéo de l’entretien est accessible sur YouTube.

00:00 Introduction
01:15 Le contexte politique et audiovisuel de 1986
04:15 1, 2, 3, 4, 5, 6… pourquoi pas 7 ?
23:40 Les concepts innovants de La Sept
27:00 Une vocation européenne, devenue franco-allemande
33:20 Produire des chefs d’œuvres, la Pléiade de la TV – Les audiences
43:00 Coproductions de Cinéma

Ci-dessous, retranscription écrite de l’entretien.

Entretien avec Bernard Faivre d’Arcier

 

Godefroy Troude : « Après une formation passant par HEC, Sciences Po, puis l’ENA, vous optez pour un parcours inhabituel en entrant au ministère de la Culture. Vous avez ensuite été conseiller culturel du premier ministre Laurent Fabius, avez dirigé 16 années le Festival d’Avignon, présidé 14 années les Biennales de Lyon, 6 années l’établissement public de coopération culturelle de Metz-en-Scènes, vous organisez aussi les manifestations du bicentenaire de la Révolution française en 1989… Une longue série d’activités que je préfère interrompre pour simplement résumer que vous êtes un acteur majeur de la politique culturelle française.
Dans cet entretien, je souhaite aborder une facette de vos activités qui est l’audiovisuel, et en particulier la chaîne de télévision « La Sept« . La Sept était une société de production que vous avez créée et dirigée en 1986, et qui est devenue sous l’impulsion de Jérôme Clément d’abord une chaîne de télévision, puis la chaîne franco-Allemande Arte.
Pourriez-vous nous parler de La Sept ? Comment est-elle apparue ? En commençant peut-être par le contexte politique de l’époque ? »

Le contexte politique et audiovisuel de 1986

 

Bernard Faivre d’Arcier : « C’était un contexte assez haché, traversé de contradictions, en pleine évolution. Le président François Mitterrand était convaincu, par Jacques Attali, de l’intérêt d’ouvrir le monde des médias à l’initiative privée, poursuivant l’éclatement de la structure unique de l’ORTF dix ans plus tôt sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. Cela avait commencé avec l’apparition des radios libres. Pour la télévision c’était plus compliqué, mais il y avait de nouvelles perspectives de diffusion et de production télévisuelle, dans une époque où la technologie l’emportait en étant un peu avant-coureur des programmes : que ce soit le Minitel (cette expérience française qui s’était bien développée mais qui deviendra ensuite obsolète au fur et à mesure du développement d’Internet), le Plan câble, ou les satellites de télédiffusion directe TDF 1 et TDF 2 (qui étaient déjà le résultat d’une coopération franco-allemande). »

Godefroy Troude : « Je précise pour nos jeunes lecteurs que le Minitel, premier réseau informatique mondial à l’époque, a vu naître l’essentiel des services que nous connaissons aujourd’hui sur Internet. Ensuite, que le plan câble visait à élargir le nombre de canaux de télévisions, dont la diffusion hertzienne, par radio, les limitait à l’époque à 5 voire 6. Enfin, que pour les satellites de télédiffusion, leur réception était à l’époque réservée aux professionnels car nécessitant une antenne parabolique de 3 mètres de diamètre, imposante et onéreuse. Or les satellites de télévision directe TDF 1 et TDF 2, lancés respectivement en 1988 et 1990, innovaient avec une puissance d’émission beaucoup plus forte permettant aux particuliers de recevoir leurs émissions avec seulement une sorte de grande assiette de 60 centimètres. »

Bernard Faivre d’Arcier : « Effectivement. Donc beaucoup d’efforts étaient centrés sur ces technologies et la question se posait alors de savoir quels programmes de télévision allaient finalement nourrir ces nouveaux canaux. C’était la grande préoccupation de Jack Lang à l’époque, ministre de la Culture mais qui n’était pas en charge de l’audiovisuel. Les technologies de communication revenaient à Georges Fillioud, secrétaire d’État chargé des Techniques de la Communication, un homme de radio et de télévision. Donc les responsabilités étaient partagées entre ces deux membres du gouvernement.

Jack Lang insistait pour dire que si l’on consacrait un euro pour les technologies il fallait consacrer aussi un euro pour les programmes : il avait cette préoccupation de développer la créativité, dans la vidéo par exemple, mais aussi dans le secteur de la musique et tous les formats courts qui tournaient autour de la musique (c’est d’ailleurs lui qui aura l’idée de créer une chaîne de télévision musicale destinée plutôt aux jeunes, qui sera TV6, devenue aujourd’hui M6).

Comme on approchait des élections législatives et que les socialistes au pouvoir pensaient qu’ils allaient les perdre, la grande peur du président de la République de l’époque — François Mitterrand — et de son cabinet, était que le président n’ait pas de possibilité de s’exprimer une fois la droite revenue au pouvoir. Donc une solution d’urgence lui avait été proposée, par l’intermédiaire de Georges Fillioud par ailleurs et en méconnaissance des projets de Jack Lang, de faire appel à une personnalité européenne très séduisante qui était Silvio Berlusconi, qui apparaissait comme une sorte de socialiste libéral (ce qu’en fait il n’était pas), qui avait mis la main sur trois chaînes de télévision privées en Italie, et qui se targuait de monter en quelques mois une chaîne de télévision privée qui aurait été plus ouverte aux commentaires politiques futurs de la gauche en perdition. C’était un tour de passe-passe. Je me souviens très bien que Laurent Fabius — j’étais à l’époque à son cabinet — n’avait pas du tout été informé de cette tractation qui fut menée dans le plus grand secret, et il en était d’ailleurs assez furieux, d’autant que je m’étais renseigné auprès de l’ambassade de France à Rome pour savoir qui était ce Berlusconi et que j’avais eu évidemment des retours très négatifs : un homme d’affaires habile qui promettait monts et merveilles. Mais il semblait être le seul à pouvoir mettre sur pied rapidement un nouveau canal hertzien, notamment pour les grandes villes. Cela s’est concrétisé avec la bataille de la tour Eiffel sur laquelle il voulait implanter le canal principal de distribution pour l’agglomération parisienne (alors que Jacques Chirac, à l’époque maire de Paris, refusait d’y autoriser l’installation des nouveaux émetteurs) mais aussi beaucoup d’autres péripéties comme le débauchage d’animateurs du service public à grand coup d’argent dans un style qui se voulait très funky à l’époque qui a montré assez vite ses limites. »

Godefroy Troude : « Peut-on dire que l’arrivée de Berlusconi a quelque part un peu perverti les chaînes publiques françaises en les obligeant à suivre avec des hausses de salaires des animateurs induisant des hausses de recettes publicitaires nécessaires pour les couvrir ? »

Bernard Faivre d’Arcier : « Oui, absolument. La Cinq vivait de ressources publicitaires et avait fait monter les enchères pour avoir des animateurs connus. C’est une chaîne « à paillettes », disait-on, mais qui pouvait avoir un certain succès. »

Donc, en 1986, nous avons un paysage télévisuel composé de six chaînes de télévision diffusées uniquement par voie hertzienne analogique (pas encore de câble ni de satellite et encore moins d’Internet) composé des trois chaînes publiques historiques que sont TF1, Antenne 2 et FR3, puis de Canal+ créée en 1984 et qui était la première chaîne privée et également cryptée sur abonnement, montée par André Rousselet, ancien directeur de cabinet de François Mitterrand, puis « La Cinq » seconde chaîne privée créée en 1986 par Silvio Berlusconi et qui n’avait pas du tout de prétention culturelle, et enfin TV6 troisième chaîne privée, à vocation musicale impulsée par Jack Lang. »

Nourrir les nouveaux réseaux de diffusion

 

Bernard Faivre d’Arcier : « Six chaînes, et pourquoi pas sept ? Plusieurs rapports avaient été déposés dans le but de créer une nouvelle chaîne de télévision, d’où émergeaient deux tendances : une de télévision scolaire, universitaire. Le Collège de France avait produit un rapport présenté par Georges Duby, principalement rédigé par Jean-Marie Drot et nourri de gens de télévision comme Jean-Michel Meurice, pour voir si on pouvait imaginer une télévision à fort contenu pédagogique. Et une autre tendance qui était plutôt portée par Pierre Desgraupes visant à créer une sorte de décalque d’Antenne 2, cette chaîne qu’il avait lui-même dirigée, mais à l’échelle européenne, et couvrant aussi le sport et l’information.

À la demande du premier ministre de l’époque, Laurent Fabius, où au sein de son cabinet j’étais en charge des questions culturelles, j’ai été conduit à faire une synthèse de ces deux tendances et y ajouter quelque chose de plus personnel qui était pour moi de privilégier aussi l’aspect artistique de la télévision : je pensais qu’il manquait à la télévision la possibilité pour des artistes — venus parfois d’autres disciplines — de pénétrer dans les organes de production et de diffusion de la télévision.

Pour justifier ces nouvelles technologies qui apparaissaient — câble et surtout ces fameux satellites de diffusion directe qu’il faudrait bien alimenter à un moment où à un autre — il fallait préparer pendant deux ou trois ans un stock de contenus suffisamment important, à caractère culturel et européen marqués, qui ne soit pas spécialement lié à une actualité qui l’aurait rendu obsolète. Je n’imaginais pas un service information, par exemple comme un journal télévisé. Ce qu’il faut faire c’est de la coproduction cinématographique, du documentaire de création, de la télévision de fiction, des programmes culturels artistiques, la captation du spectacle vivant… Créer un autre type de télévision, à la fois culturel et européen. »

La création de La Sept

 

Bernard Faivre d’Arcier : « J’ai proposé que l’on prépare une source éditoriale de programmes de cette nature, en créant une Société d’Édition de Programmes de Télévision, dont l’acronyme sera La SEPT (mais qui pourrait ultérieurement devenir Société Européenne de Programmes de Télévision). Le nom de La Sept a été trouvé sur un trottoir devant l’hôtel Matignon par Guillaume Gronier (qui fut un de mes collaborateurs au Festival d’Avignon et qui deviendra mon adjoint pour La Sept). Avec l’idée à terme de créer une septième chaîne de télévision, La Sept, mais qui pour le moment serait sans canal de diffusion, sauf à diffuser quelques-uns de ses programmes via une fenêtre ouverte par un autre réseau, comme par exemple FR3 (aujourd’hui France 3).

J’ai créé La Sept sous la forme d’une société publique, plus précisément une société à conseil de surveillance et directoire, comme cela se fait pour les journaux ou les maisons d’éditions (plutôt que sous la forme d’une société anonyme classique) avec quatre contributeurs financiers qui furent Radio France, l’INA, FR3 et l’État, qui étaient donc actionnaires de cette petite société : elle a commencé avec un côté amateur, avec juste 3 personnes. D’ailleurs les pontes de la télévision pensaient que c’était une fantaisie, dont ils pourraient récupérer un peu plus tard les fonds. Car pour lui donner de la crédibilité son budget était relativement conséquent, de l’ordre de 300 millions de francs de l’époque. Et dès qu’il y avait de l’argent public possiblement redistribué il y avait une concurrence féroce entre les différentes sociétés issues de l’ORTF, notamment de FR3 (et de sa présidente de l’époque Janine Langlois-Glandier) qui lorgnaient sur les fonds de La Sept. Ces 300 millions de francs, c’était pas mal pour un démarrage évidemment et ils devaient beaucoup à Louis Schweitzer qui, avant d’être le patron de Renault, était le directeur de cabinet de Laurent Fabius. C’est un grand amoureux du théâtre et il est devenu un ami très proche. C’est lui qui a eu l’idée de consacrer à La Sept une part de la taxe sur la redevance de l’audiovisuel : en diminuant le taux de TVA sur la redevance, il a pu libérer une somme importante qui était convoitée à l’époque par tous les autres, notamment par FR3, TDF, etc. C’était un peu un impôt sur l’impôt, bien que la redevance ne soit pas considérée un impôt. En appliquant le taux de TVA dit « culturel », bien moindre, cela libérait une somme que l’on pouvait affecter à La Sept. »

Godefroy Troude : « Donc ce différentiel de taux de TVA, en passant de 18,6 % à 5,5 %, a permis de financer La Sept. »

Bernard Faivre d’Arcier : « Voilà. C’est une astuce d’un inspecteur des finances qui a permis à La Sept d’être vite créée. Au départ on était trois personnes hébergées dans une tour près de la gare de Lyon qui était occupée par l’INA, et son président Jacques Pomonti nous avait laissé deux bureaux pour faire naître La Sept. Petit à petit l’équipe s’est étoffée et on a déménagé rue Jean-Goujon derrière le siège d’Antenne 2 et juste à côté du siège de La Cinq de Berlusconi. Dans la même rue il y avait le service public et la télévision privée un peu « bling bling » de Berlusconi. Personne n’aurait imaginé à l’époque que la petite Sept récupèrerait plus tard le réseau de La Cinq !

Ainsi La Sept produisait des programmes, s’efforçait d’imaginer éditorialement des collections de programmes différents en attendant de pouvoir les diffuser. Comme le couple satellite et câble a mis un temps fou à se mettre en place, La Sept a surtout commencé à diffuser ses programmes en hertzien grâce à un accord avec FR3, qui a accepté de lui laisser sa grille de programmes le samedi après-midi et le samedi soir, qui n’étaient pas une période de grande écoute (« La Sept sur la 3 »). »

La Sept : « Produire des chefs-d’œuvre, être la Pléiade de la télévision »

 

Godefroy Troude : « Georges Duby, lors de sa première conférence de presse au Collège de France, avait évoqué les ambitions de La Sept et avait annoncé qu’il voulait « Produire des chefs-d’œuvre, être la Pléiade de la télévision, devenir la chaine des audiences attentives, être un point de fixation et de réflexion dans le tohu-bohu médiatique. » Il me semble qu’il y avait une exigence de qualité dans La Sept qu’on ne trouvait pas dans les chaînes publiques de l’époque. »

Bernard Faivre d’Arcier : « Oui. Personnellement je trouvais que les émissions de télévision les plus courantes manquaient d’un esprit artistique, même s’il y avait quelques créateurs comme Jean-Christophe Averty. Or j’avais travaillé deux ans et demi à l’INA (une structure un peu baroque qui résultait du démembrement de l’ORTF) où il y avait un secteur de production expérimentale, de recherche. J’y avais fait la connaissance d’un certain nombre de cinéastes, embauchés par l’INA pour créer de nouveaux concepts, ainsi que de gens de télévision qui avaient comme souci, par exemple, le documentaire de création (que Thierry Garrel allait ensuite incarner sur Arte). Et j’estimais qu’au sein de La Sept il y avait possibilité de réunir des hommes, des talents, qui pourraient renouveler le style des émissions, l’habillage de la chaîne, et innover dans certains types d’émissions, comme par exemple le documentaire qui était négligé, considéré comme ennuyeux, poussiéreux. À l’époque on voulait faire de la fiction dramatique, des téléfilms. Je pensais qu’au contraire on pouvait donner une autre allure au documentaire, pour peu qu’on s’écarta du récit un peu scolaire. Lorsque j’étais à l’INA, j’avais fait la connaissance de cinéastes comme Alain Cavalier ou Raoul Ruiz, j’étais imprégné de leur esprit et je me disais qu’on pouvait faire appel à eux pour les programmes de La Sept, et pas seulement des hommes de télévision mais aussi issus du cinéma, du théâtre, et d’autres disciplines artistiques. Pour avoir dirigé le festival d’Avignon pendant 5 ans à l’époque, je trouvais bien d’attirer des talents de la scène théâtrale à la télévision.

Je l’ai fait par exemple pour Antoine Vitez qui était une personnalité de référence pour le théâtre : il avait monté Electre et s’était donné l’idée de faire jouer Electre tous les dix ans avec les mêmes comédiens en suivant ainsi leur vieillissement, si je puis dire. Je trouvais cette démarche tout à faire intéressante et lui ai proposé de la filmer. Antoine Vitez n’étant pas vraiment un homme de cinéma, on lui a associé un réalisateur chilien, Hugo Santiago, et ils ont tourné Electre au Théâtre de Chaillot qu’il dirigeait à l’époque. Et on s’apercevait qu’il était très difficile de passer de la scène à l’écran parce qu’il y a un changement de nature : on n’est plus dans le théâtre, on est dans la vision d’image. La perception est tout à fait différente : au théâtre vous pouvez avoir un silence qui précède l’entrée d’un comédien sur scène. Vous suivez du regard sa démarche. Vous avez une vue panoramique en choisissant de focaliser votre regard sur tel ou tel espace. Tandis qu’à la télévision le téléspectateur ressent le silence comme une sorte de défaut d’image ou de son. Quand on a tourné Electre, on avait débarrassé totalement la scène du théâtre de Chaillot pour permettre des travellings, on a raccourci la pièce de 20 minutes parce qu’on a supprimé les silences qu’autrement on gardait sur scène.

J’ai demandé également à Georges Lavaudant, un metteur en scène brillant, de tourner « Palazzo Mentale » qui était une de ses pièces.

Donc j’essayais de faire venir des gens de théâtre dans le milieu de la télévision. Et pour cela je m’inspirais de l’expérience de la chaîne Channel Four. Parce qu’à l’époque, en Grande-Bretagne, à côté de la BBC, se créait aussi un nouveau paysage audiovisuel avec la création d’une chaîne d’initiative privée pilotée par des gens de théâtre. Channel Four a par la suite bien changé, mais aura été à cette époque-là une télévision très innovante par ses modes de production et par le résultat de ses émissions.

Il fallait vraiment que dans la télévision d’autres artistes interviennent et apportent leur talent et leur vision. C’était relativement nouveau et cela n’a pas été accepté tout de suite, loin de là. Je me souviens très bien que lorsque j’ai présenté mes idées de programmes au MIP TV à Cannes, le grand rassemblement de télévision, j’ai été très critiqué, en disant qu’il fallait donner de l’argent aux sociétés de production de téléfilms, et de favoriser une forme de télévision trop élitiste. Et d’un autre côté d’ailleurs les gens de culture qui travaillaient déjà dans la télévision (beaucoup de réalisateurs étaient souvent d’ailleurs à la CGT ou au Parti communiste) se plaignaient : « Pourquoi voulez-vous que les programmes culturels soient principalement diffusés par une chaîne future ? Vous allez nous priver de les diffuser sur les grandes chaînes existantes comme TF1, Antenne 2, FR3 ! », ou bien « Vous allez nous reléguer à des horaires de nuit qui ne peuvent pas être suivis par l’ensemble de la population ! » Il y avait donc une double critique à l’égard de ce type de programmes. »

Des concepts innovants : multidiffusion, documentaire de création, soirées thématiques…

 

Bernard Faivre d’Arcier : « Les concepts nouveaux qu’on voulait mettre en place dans La Sept c’était :

– d’abord la multidiffusion. En effet, à l’époque si un programme passait sur FR3 le samedi après-midi, il ne repassait pas ensuite et il fallait être présent devant son téléviseur ou avoir un magnétoscope pour l’enregistrer. Et je trouvais que l’idée de Canal+ qui multidiffusait ses programmes, notamment ses films, était une bonne idée. Et on pouvait imaginer qu’une télévision, lorsqu’un canal lui serait offert, puisse diffuser un programme deux fois, trois fois, à des horaires différents de façon à toucher un public plus large. Aussi la multidiffusion me paraissait nécessaire à l’avenir. Cela veut dire qu’il fallait négocier les droits pour une diffusion multiple, alors qu’à l’époque les contrats ne prévoyaient qu’une seule diffusion et si on voulait rediffuser un programme il fallait le repayer.

– en outre, j’avais le souci d’une diffusion future en « contre-programmation », évitant ainsi une concurrence inutile par rapport aux grandes chaines généralistes. Une alternative aurait ainsi existé pour le téléspectateur à des horaires multiples.

– ensuite la place du documentaire de création, que Thierry Garrel que j’avais fait venir a évidemment très bien illustré. L’idée était de revaloriser certains formats, y compris le magazine. Créer un magazine culturel n’était pas évident (c’est toujours le cas aujourd’hui), mais Arte ensuite en a développé de différentes tailles. À l’époque c’était Philippe Alfonsi et un magazine qu’on soutenait qui s’appelait « Taxi ». Il y avait aussi Pierre-André Boutang avec « Océaniques« . Deux magazines diffusés sur FR3 à l’époque, faute de canal pour diffuser La Sept. Des visions nouvelles et des talents nouveaux…

– c’était encore le cinéma : j’avais associé à La Sept un responsable du cinéma, Jacques Tronel, qui avait travaillé pour Claude Berri dont je salue la mémoire car il était aussi à l’affut des cinéastes de qualité en France et en Europe.

– et la dernière idée c’était les soirées thématiques. On se disait qu’un jour on pourrait proposer un temps de visionnage assez long, et en choisissant un thème de le nourrir avec à la fois un film, un documentaire, un talk-show et des programmes courts. Essayons de proposer, puisque maintenant on peut enregistrer des programmes, un ensemble plus cohérent sous la forme d’une soirée thématique. Donc dès le départ cette notion de Thema, qu’a développé ensuite Arte, était présente dans le schéma originel.

Godefroy Troude : « Et ces concepts sont toujours là : la multidiffusion, les soirées thématiques… »

Bernard Faivre d’Arcier : « Oui, ces bases-là étaient déjà posées en 1986. »

Un projet de chaîne européenne

 

Bernard Faivre d’Arcier : « La différence c’est qu’à l’époque je pensais à une société européenne, et non franco-allemande. C’est l’histoire qui a voulu qu’Arte soit franco-allemand, et tant mieux pour Arte puisque c’est ce qui l’a sauvée de nombreux soubresauts politiques qui survinrent ensuite.
Mon projet était une société européenne, donc j’avais plutôt en tête Channel Four, mais j’avais aussi visité les autres télévisions européennes intéressées de façon à se nourrir de programmes européens. Car jusqu’ici la télévision était collée aux programmes américains (films, séries, autres…) On en savait plus sur la vie quotidienne des habitants de Los Angeles que d’un viennois, d’un berlinois, d’un romain, etc. Donc je constatais que dans les autres pays d’Europe il y avait toujours une chaîne, parfois minoritaire, mais qui se voulait davantage culturelle. Par exemple la RAI 3 en Italie, RTVE 2 en Espagne, la ZDF en Allemagne (qui d’ailleurs est devenue le principal partenaire d’Arte)… Mon idée était de rassembler ces télévisions et de les faire travailler ensemble de façon à montrer le meilleur de ce qu’elles avaient produit. En Scandinavie, en Allemagne ou en Italie il y avait des programmes tout à fait remarquables, des programmes musicaux, théâtraux, etc. Une richesse inexploitée, qui n’était pas regardée par les acheteurs français des télévisions publiques et privées.

Société européenne, ça l’est maintenant avec six langues de diffusion, par des accords de coopération qu’Arte mène actuellement avec de grandes télévisions européennes, mais avec Arte c’est devenu franco-allemand, par chance et par opportunité politique de l’accord interétatique France-Allemagne entre le chancelier allemand et le président français, à l’époque de Jérôme Clément, avec le concours à la fois de Jack Lang et de Catherine Tasca. En mettant Arte sous la protection d’un traité intergouvernemental on a fait échapper Arte, et notamment le choix des dirigeants d’Arte, aux différentes instances franco-françaises qui avaient pour rôle de nommer les responsables des télévisions, et dans le cadre du projet actuel de regroupement des chaînes publiques, un projet dont je ne connais pas exactement le pourquoi, Arte est également épargnée par cela. »

Godefroy Troude : « De même, on peut dire qu’une diminution drastique du budget d’Arte nuirait à l’image de la coopération franco-allemande. »

Bernard Faivre d’Arcier : « Voilà. Donc dans la mesure où on voulait à chaque fois rehausser ce niveau de coopération franco-allemande, on protégeait ainsi le budget d’Arte. Et si d’aventure la répartition de la redevance était revue à la baisse, puisqu’Arte n’a pratiquement pas de publicité et est financé avec l’argent public, on savait que cela allait aussi provoquer aussi chez le partenaire allemand une diminution du budget ou des difficultés politiques. Donc ce socle franco-allemand d’un traité intergouvernemental a permis à Arte de ne pas souffrir trop des atermoiements politiques franco-français, en l’occurrence l’alternance politique.

Parce qu’à l’époque — c’était un grand enjeu — la droite avait signifié que si elle revenait au pouvoir en 1986 elle privatiserait une bonne partie du service public. Au départ on pensait à Antenne 2, puis à FR3. Mais on s’est aperçu que FR3 c’était bien plus compliqué parce que c’était une société dont une partie du temps d’antenne était alloué aux programmes régionaux, créés par chaque région et diffusés dans la région, et qui par conséquent avait un grand nombre de salariés ce qui rendait les choses compliquées avec les autorités régionales. Et finalement c’est tombé sur TF1. Mais ce n’était pas ce qui était prévu à l’origine. On a donc vu apparaître un TF1 privé face à un Antenne 2 public et un FR3 qui est resté public.

On disait aussi que La Sept était inutile : « on ne voit pas à quoi ça sert car ils accumulent des stocks de programmes mais n’ont pas les moyens de les diffuser, donc donnez-nous l’argent tout de suite » disait FR3 ! »

Godefroy Troude : « D’ailleurs je crois que la droite voulait également supprimer le projet « La Sept » si elle arrivait au pouvoir… »

Bernard Faivre d’Arcier : « Oui, voilà. Et à plusieurs reprises cela a été le cas. Y compris lorsqu’on a voulu reconstituer des holdings, et encore aujourd’hui où Arte échappe un peu à ces projets franco-français. C’est donc son caractère franco-allemand, qui n’était pas prévu à l’origine, qui a sauvé Arte, qui était indispensable à sa survie. »

L’audience

 

Bernard Faivre d’Arcier : « L’autre chance d’Arte, c’est avoir pu bénéficier du canal hertzien monté pour La Cinq de Berlusconi. Ironie de l’histoire, La Cinq ayant fait faillite, le réseau hertzien développé à cette occasion (dans un but d’abord électoraliste, rappelons-le) aboutira à un canal sans image, qu’a récupéré plus tard Arte. Donc finalement Berlusconi aura à son corps défendant facilité la diffusion d’Arte. Grâce à ce canal gratuit, Arte s’émancipait de la dépendance de la télévision par câble et satellite. Alors qu’en Allemagne, câble et satellite restent le principal canal de diffusion. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’en Allemagne les audiences sont toujours restées un peu inférieures aux audiences françaises. Mais même quand le canal en question s’est offert à Arte, on savait que les audiences étaient très faibles, très minoritaires. D’ailleurs on peut dire que sur 40 ans les audiences restent à un niveau faible. »

Godefroy Troude : « Mais au tout début, lorsque vous aviez la possibilité d’être diffusé sur FR3 pendant la tranche du samedi après-midi, les audiences restaient comparables lorsque c’était La Sept et lorsque c’était FR3 : il n’y avait pas de chute lorsque vos programmes remplaçaient ceux de FR3 ce qui traduisait manifestement une adhésion des téléspectateurs à vos programmes. »

Bernard Faivre d’Arcier : « Non, il n’y avait pas de chute mais c’était surtout une question d’habitude. Une audience dépend avant tout de l’horaire et des habitudes des téléspectateurs qui finalement sont assez conservateurs : ils ont l’habitude d’appuyer sur tel bouton, un, deux, trois, sans se poser davantage de questions, et sans consulter forcément la grille des programmes.

Il fallait d’ailleurs s’échapper de la grille de programmes, ce qu’Arte a fait très bien en innovant beaucoup des dernières années sur la diffusion en utilisant son site Internet arte.tv et sa chaîne YouTube. Aujourd’hui, la grille de programme a sauté en un sens. Beaucoup de programmes, parce que ce ne sont pas des programmes de flux mais des programmes de stock, sont visionnés davantage via Internet parce que c’est gratuit (ce n’est pas de la VOD, ou alors très peu). Donc la mesure de l’audience doit cumuler tous les canaux.

J’ai fait partie du comité consultatif des programmes d’Arte pendant de très nombreuses années et on était toujours sensible à cela. Ce comité est une instance franco-allemande avec sept personnalités allemandes et sept françaises qui à posteriori donnent leur avis sur la qualité de tel ou tel programme et au fur et à mesure de leurs diffusions regardent l’évolution de leurs audiences.

L’audience d’Arte reste faible, mais l’opinion est inchangée sur sa qualité. C’est un peu un paradoxe : les personnes interrogées disent qu’Arte est une très bonne chaîne mais ils ne la regardent pas : ça a toujours été le dilemme d’Arte. Mais en même temps je trouve très bien qu’une chaîne, fut-elle minoritaire, soit très importante dans l’équilibre général. Car finalement c’est toute l’histoire de l’art qui est comme ça : tous les arts sont minoritaires, et si on devait sacrifier tous les programmes qui font moins de 5 % d’audience, disparaîtraient la littérature étrangère, la poésie, le théâtre, la musique classique… Beaucoup de choses nous quitteraient alors que même si elles ne sont partagées que par une minorité de public, elles sont indispensables à la cohérence culturelle d’une nation.

C’est toujours ce qu’on a fait, y compris pour le théâtre, parce que c’est une pensée qui vient du théâtre : comment faire un théâtre populaire au sens qu’il est rendu accessible, mais en même temps qu’il a une grande exigence de qualité. C’était la devise de Jean Vilar, pour la création du festival d’Avignon. C’est un sentiment que j’ai toujours partagé et qui est inscrit au plus profond de moi, et que j’ai toujours essayé de respecter depuis le festival d’Avignon jusqu’à la création de La Sept et la continuation par Arte, avec Jérôme Clément qui partageait la même idée. On se connaissait depuis très longtemps puisqu’on était ensemble à l’ENA et qu’on avait ensemble choisi le ministère de la Culture plutôt que le ministère de l’Intérieur ou le Quai d’Orsay : on pensait que la politique culturelle c’était aussi important que la politique économique, monétaire ou internationale.

Avec La Sept il y a eu également beaucoup de coproductions de cinéma, et c’est resté une constante d’Arte. Quand on voit les palmarès des festivals de Cannes, de Venise, etc. on voit le nombre de films primés auxquels a été associé Arte en tant que coproducteur. Coproducteur toujours minoritaire mais quand même indispensable. »

Godefroy Troude : « À ses débuts, Arte avait la même grille de diffusion sur le réseau français et le réseau allemand. Une diffusion synchronisée dans deux pays à la fois, une première mondiale. »

Bernard Faivre d’Arcier : « Oui, et qui posait d’ailleurs des problèmes car les prime time, comme on dit, ne sont pas les mêmes en Allemagne et en France. En Allemagne ça commençait une demie-heure voire trois quart d’heure plus tôt. Donc les journaux télévisés, la fameuse coupure de 20:00 se produit en Allemagne à 19:30. Il y avait donc des difficultés sur ce plan et il a fallu aménager les choses. Mais au départ justement La Sept n’avait pas de journal télévisé car on produisait des programmes de stock. Cette notion d’information du journal télévisé est venu après et en concertation avec le partenaire allemand, avec ces décalages horaires qui étaient difficiles à résoudre. »

Godefroy Troude : « J’avais cru comprendre que les grilles de programmes étaient un petit peu différentes aussi des programmes qui passaient en prime time en Allemagne étaient relégués en fin de soirée en France, car peut-être jugés un peu difficile pour le public français… »

Bernard Faivre d’Arcier : « Voilà, c’était toujours un peu compliqué…

Pour conclure

 

Godefroy Troude : « Et dans ces stocks de programme que vous avez créés ou que vous avez initiés, est-ce qu’il y a des noms que l’on pourrait citer ? Par exemple je garde un très bon souvenir de la série consacrée au Musée d’Orsay créée par Pierre Dumayet qui avait été diffusée sur FR3… »

Bernard Faivre d’Arcier : « Non, ça s’est fait après mon départ. Je ne suis pas resté si longtemps que ça, même si j’ai suivi ensuite toutes les évolutions d’Arte. Mais je crois que l’esprit originel est resté, a été transmis, et c’était ça qui était le plus important.

Aujourd’hui, à la retraite, je passe ma journée à regarder les programmes d’Arte. Je suis content parce que je peux regarder la télévision que je souhaitais regarder il y a 30 ans, en me disant que j’aimerais bien trouver des programmes (mais maintenant il y en a tellement, même sur Internet), des programmes qui retiennent mon attention, qui ne m’abêtissent pas et continuent à satisfaire ma curiosité que je cherche à entretenir jusqu’à un âge avancé. »

 

À voir aussi

« Aux origines d’Arte… était la Sept » (Télérama, avril 2011)
« L’enfance d’Arte racontée par l’ex-président Clément » (Télérama, avril 2011)
Entretien avec Jérôme Clément : Histoire parallèle, La Sept, Arte (blog.troude.com, 2023)
La Sept : entretien avec Philippe Truffault (blog.troude.com, 2022)
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« Histoire parallèle » — Interview de l’équipe : Matthias Steinle (blog.troude.com, 2021)
« Histoire parallèle » — Interview de l’équipe : Pauline Kerleroux (blog.troude.com, 2021)
« Histoire parallèle » — Interview de l’équipe : Marie-Pierre Thomas (blog.troude.com, 2024)
« Histoire parallèle » — Interview de l’équipe : Peter Gottschalk (blog.troude.com, 2021)

Notes

– Entretien réalisé à Paris, le 8 juin 2024. Entretien, image, son, montage : Godefroy Troude. Les génériques de début et de fin ont été conçus en hommage à l’habillage de la chaîne de télévision La Sept, en réutilisant certaines créations de son directeur artistique, Philippe Truffault.
– Le montage vidéo et sa retranscription écrite ont été relus et enrichis par M. Bernard Faivre d’Arcier. La version écrite a été réorganisée pour suivre davantage la chronologie des faits.

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