« Histoire parallèle » — Interview de l’équipe : Pauline Kerleroux

Pauline Kerleroux, septembre 2021 (montage G. Troude d’après la vidéo)

Pauline Kerleroux a travaillé sur la série Histoire parallèle de 1992 à 2001, principalement comme documentaliste. Dans cet entretien réalisé en septembre 2021, elle porte un regard sur l’émission, son travail au quotidien sur les archives et leurs droits de diffusion.

Dans cet article :
1) La série Histoire parallèle, une émission unique.
2) La fabrication de l’émission.
3) Voir Histoire parallèle aujourd’hui.

 

1) La série Histoire parallèle, une émission unique

Godefroy Troude : « Pauline Kerleroux, bonjour. Je vous remercie d’avoir accepté cet entretien à propos de la série documentaire Histoire parallèle, une série dans laquelle vous avez travaillé pendant 10 ans, principalement comme documentaliste. Histoire parallèle, c’est 630 émissions entre 1989 et 2001, qui ont chaque semaine rediffusé l’actualité d’il y a 50 ans, en commençant donc avec les actualités de 1939 du début de la Seconde Guerre mondiale. Des actualités qui étaient diffusées à l’époque toute la semaine dans les salles de cinéma, juste avant le film. Chaque émission mettait ainsi en parallèle ces actualités des principaux belligérants (France, Allemagne, Angleterre, URSS…) sous le regard critique de deux historiens, dont Marc Ferro accompagné d’un invité, en soulignant par exemple les différences nationales et la propagande.
Je voudrais avoir d’abord votre regard sur l’émission : certains considèrent que cette série est unique au monde, par son sujet et par sa longévité… »

Pauline Kerleroux : « Oui je pense qu’elle est certainement unique au monde, surtout par le principe de diffuser intégralement les actualités. Contrairement au documentaire d’histoire — je travaille pour ça et c’est quelque chose de très intéressant, que j’aime beaucoup — Histoire parallèle était une émission qui n’était pas montée : ainsi on diffusait une actualité d’archive, depuis le générique de début jusqu’au générique de fin, qui pouvait traiter de la guerre, puis d’un concours de nouveaux-nés, puis de la mode d’automne… Ce qui était bien c’était de voir la totalité des styles de sujets. Ça, c’est sûr que c’est unique !
De plus, on n’est pas dans un récit d’un réalisateur qui monte ensuite dessus des images d’archives, avec quinze sources d’archives présentées sur une minute, parce qu’il veut d’abord une image comme ci et ensuite une image comme ça. Là on était uniquement guidé par le récit de l’actualité française puis de l’actualité allemande.
Et enfin, on y était semaine après semaine. Je me souviens très bien de certains événements comme la bataille de Monte Cassino, la bataille de Stalingrad… On les suivait semaine après semaine. Ça reprenait le même temps. Par rapport à un documentaire qui va vous balancer quatre ans en une seule émission, là il fallait attendre la semaine d’après pour avoir la suite de Stalingrad. On était dans le même déroulement du temps. On revivait l’histoire. Ça, je trouve que c’est une super idée ! Elle vient de la productrice Louisette Niel. C’est vraiment génial ! »

Godefroy Troude : « La chaîne franco-allemande Arte se définit comme « unique dans le paysage audiovisuel mondial » en s’adressant à la fois aux téléspectateurs Français et Allemands. Pensez-vous qu’Histoire parallèle est le symbole de ce qu’a pu produire cette chaîne ? »

Pauline Kerleroux : « Oui. En plus, au tout début, il y avait une grande complicité entre Marc Ferro et Klaus Wenger, qui en tant qu’historien également a participé à beaucoup d’émission d’Histoire parallèle et, membre fondateur de Arte Allemagne, il est devenu en 1991 responsable de l’unité documentaire puis directeur-gérant de la chaîne en 1995. Il y avait beaucoup d’historiens allemands, de générations différentes. Oui, l’émission était un symbole de cette chaîne franco-allemande. »

 

2) La fabrication de l’émission

Pauline Kerleroux : « Au départ, j’étais assistante de production de Christine Morisset, qui était la productrice exécutive d’Histoire parallèle. L’émission avait un statut un petit peu particulier car elle était entièrement produite par Arte : le producteur exécutif recevrait le budget en totalité et produisait l’émission avec des moyens techniques sur place, ce qui apportait une simplicité d’organisation qui permettait d’être plus efficace qu’un montage de budget documentaire classique avec des financements multiples et des intervenants extérieurs. Mon travail d’assistante de production avait un aspect particulier car je devais m’occuper de vérifier toutes les archives qui arrivaient. Et j’adorais ça car j’avais fait des études d’histoire et ce qui m’intéressait précisément dans Histoire parallèle c’étaient les archives !
Didier Deleskiewicz, Louisette Niel et Marc Ferro, dans des week-ends de préparation, déterminaient trimestre par trimestre les commandes à réaliser d’actualités françaises, allemandes, puis de plus en plus de pays avec l’internationalisation de la guerre. Pour cela ils utilisaient des « conducteurs », qu’on avait obtenu très en amont : c’est le texte descriptif sur papier des archives. Il était très différent d’une source à l’autre : pour certaines sources c’était juste trois lignes par sujet alors que ceux des actualités allemandes étaient hyper précis et souvent sur deux pages avec des paragraphes entiers. Ils arrivaient non traduits : pour les conducteurs des actualités anglaises ça allait, mais pour ceux des tchèques, japonaises, etc. on faisait appel à tout un panel de traducteurs (qui d’ailleurs étaient parfois ceux qui faisaient également les sous-titres).
Puis les cassettes commandées arrivaient et il fallait les vérifier une à une. J’aimais bien car j’étais la première de l’équipe à voir ces actualités, donc je pouvais annoncer la fin de la bataille de Stalingrad… Je plaisante (rire). Je vérifiais que cela correspondait au conducteur. Quelques fois il manquait des sujets, ou le sujet était muet, ou la pellicule était très abimée avec beaucoup de poussières, de rayures ou une sous-exposition qui nécessitait une petite étape de restauration pour obtenir une actualité de meilleure qualité. Quand j’ai commencé à travailler pour Histoire parallèle j’ai eu tout de suite cette fonction de vérification à réaliser, chaque trimestre. Je regardais tout d’un coup : toutes les actualités russes, toutes les actualités allemandes, c’était génial ! »

Godefroy Troude : « Vous regardiez donc des actualités non traduites, non sous-titrées ? »

Pauline Kerleroux : « Effectivement, il n’y avait ni traduction ni sous-titres. Mais d’une part, étant aidée par mes études d’histoire, la Seconde Guerre mondiale m’était familière. D’autre part quand c’est en tchèque ou roumain je ne vais pas vous dire qu’on comprend mais je disposais d’un conducteur qui souvent était traduit, et l’image apporte beaucoup dans la compréhension d’un sujet (si c’est un exercice de pompiers à Tokyo on le comprend même si ce n’est pas traduit, avec évidemment des choses qui peuvent vous échapper). Enfin, ce qu’on me demandait ici n’était qu’une vérification technique : présence du son et de l’image, exhaustivité de l’actualité et conformité à ce qu’on a commandé. Il fallait aussi les minuter, savoir combien de temps cela durait. Car, outre que les conducteurs ne l’indiquaient pas toujours, la durée était exprimée en pieds (feet) de métrage de film 35 mm ou de 16 mm, donc il fallait convertir tout ça en minutes pour savoir à quoi s’en tenir pour l’émission. On avait deux actualités dont il fallait additionner la durée pour déterminer quel temps de parole était possible entre Marc et son invité. »

Godefroy Troude : « Ce que vous décrivez est passionnant car, quand on regarde l’émission, on a l’impression que Marc Ferro appuie sur le bouton Lecture de l’actualité puis sur Pause quand l’invité veut faire un commentaire, puis réappuie sur Lecture et enchaîne sur l’actualité d’autres pays. Alors qu’en amont il a un travail énorme  : identifier des archives, récupérer leur descriptif, choisir celles qui seront diffusées, les réceptionner et les vérifier, les traduire, et s’occuper des droits… Il y a un travail titanesque qu’on ne suppose pas quand on regarde l’émission ! »

Pauline Kerleroux : « Mais c’est toujours comme ça ! Dans un documentaire d’archive il y a un aspect iceberg : vous voyez ce qui est monté, mais on ne voit pas toute la technique, et heureusement ! C’est comme au théâtre : on ne voit pas l’aspect technique des gens qui préparent et montent le décor. Oui, il fallait faire tout ça.
Et parmi les préparatifs également : d’abord Marc avait l’idée du choix d’un invité car il collait à l’axe d’une émission. Il téléphonait et échangeait avec eux pour se mettre d’accord sur les propos qu’ils échangeraient lors du tournage. Ensuite chaque invité recevait avant l’émission une cassette VHS contenant les actualités pour les regarder une première fois, et lorsqu’ils ne pouvaient pas la visionner on prévoyait une possibilité avant l’émission. Il fallait aussi retenir leur chambre, leur billet d’avion ou de train. Une anecdote à propos du courrier qui était envoyé aux invités : on y précisait, comme pour toute émission de télévision de l’époque, qu’il fallait éviter de porter du « Prince de Galles » ou du « Pied de poule » qui produisait des interférences visuelles avec les caméras de l’époque (exemple ici avec une veste dans la série Matlock). Et la traduction du courrier en anglais a occasionné des réactions interloquées de certains invités étrangers qui se demandaient ce qu’était ce « Pied de poule » !
Enfin, on savait qu’on avait 52 émissions à faire dans l’année donc les choses étaient très bien organisées : on avait un protocole de préparation, avec des plannings, pour arriver à peu près chaque mois à deux jours de tournage pendant lesquels on tournait quatre émissions : l
e premier jour, la matinée était réservée aux lumières et au plateau, suivie de deux enregistrements d’émissions l’après-midi. Et le lendemain, on faisait une émission le matin, un déjeuner de production, puis une seconde l’après-midi. »

Godefroy Troude : « Cela devait être difficile d’enchaîner deux émissions avec deux invités différents… »

Pauline Kerleroux : « C’était surtout fatiguant pour Marc Ferro. Parce qu’en plus d’Histoire parallèle il faisait plein de choses à côté : des colloques dans le monde entier, son travail à l’École des hautes études… Alors à être ainsi sur le plateau, sous les projecteurs, quelques fois il disait qu’il avait besoin d’une pause : il était spécialiste de la sieste-éclair. Il se détendait également lors du maquillage. Il avait de bonnes relations avec la maquilleuse.
Et puis les émissions n’étaient pas toujours tournées dans l’ordre : on ne tournait pas forcément dans l’ordre les quatre émissions du mois de mai 1944, car cela dépendait de la disponibilité des invités. L’ordre pouvait être bousculé pour avoir un invité compliqué avec un emploi du temps de dingue, ou profiter du passage à Paris d’un invité prévu pour une émission ultérieure. Des fois on jonglait un peu mais ça se passait bien dans l’ensemble. »

Godefroy Troude : « Louisette Niel était présente aux enregistrements ? »

Pauline Kerleroux : « Oui, Louisette Niel était absolument présente en régie, avec le réalisateur Didier Deleskiewicz qui prémontait l’émission (puisqu’on avait plusieurs caméras), la scripte Françoise Weil qui vérifiait que le temps de parole des interventions rentrait dans le temps disponible, Christine Morriset (productrice exécutive), des techniciens son et moi. On était tous en régie. »

Godefroy Troude : « Puis votre travail a évolué et vous êtes devenue documentaliste… »

Pauline Kerleroux : « Oui, à partir de la seconde formule.
Un rappel sur les deux formules d’Histoire parallèle :
– Dans la première formule, de 1989 à 1995, chaque émission était composée de deux actualités de la semaine d’il y a 50 ans, donc des années 1939 à 1945. La Seconde Guerre mondiale en est le fil rouge, l’unique thème qui relie toutes les émissions.
– Dans la seconde formule, après 1995, seule une actualité de la semaine était présentée, en changeant généralement de nationalité d’actualité. Cette fois, la seconde partie de l’émission développait un thème distinct repéré dans l’actualité par Marc, Louisette et Didier.  La guerre étant finie, c’était très ouvert. Les actualités retrouvaient une diversité et Marc avait envie de traiter aussi des sujets de société, comme la mode, pas forcément de l’histoire pure. Tout était possible en chronologie et en type d’archive. Ainsi il y a eu toute l’histoire de la création de l’État d’Israël, avec six émissions Palestine/Israël réparties sur plusieurs années, où Marc est remonté à l’entrée de Allenby à Jérusalem en 1917, et aussi le vote à l’ONU de la création d’Israël avec les chants et la fête…

339. Claude Cheysson : « Palestine 1946 : l’Angleterre prise au piège », 3 février 1996
423. Shlomo Sand : « Exodus, mythe et enjeux », 13 septembre 1997
427. Jacques Derogy : « La partition de la Palestine », 11 octobre 1997
457. Maurice Kriegel : « Israël, l’indépendance menacée », 9 mai 1998
498. Shlomo Sand : « Israël 1949 : une nouvelle démocratie ? », 20 février 1999
524. Shlomo Sand et Elias Sanbar : « Israël-Palestine : comment naissent deux nations », 21 août 1999

Donc dans cette seconde formule on pouvait aller chercher dans la fiction, le documentaire, en amont ou en aval, et c’était très intéressant. On pouvait avoir 15 ou 20 archives différentes, et de types différents, mises en face de l’actualité. Toutes les quatre émissions, il fallait chercher 7 à 10 sujets.

Mon travail a évolué et consistait alors à chercher ces archives. Marc Ferro donnait des pistes de ce dont il avait envie, par exemple, pour cette première émission sur la Palestine avoir les images de l’entrée d’Allenby à Jérusalem. Je faisais alors des recherches dans des sources d’images en France (INA, Actualité Gaumont…), Britanniques (British Pathé, Imperial War museum…), aux États-Unis (Collection Sherman Grinberg film library, The National Archive, Library of Congress…), etc. C’était génial de chercher des archives pour Marc. C’est là où j’ai dû me rendre compte que c’était ce métier que je voulais faire !
C’était juste au début d’Internet. Avant, c’était laborieux. Il fallait écrire aux actualités Pathé-Gazette en Angleterre, en disant qu’on cherchait tel évènement dans telle période, puis ils nous renvoyaient des conducteurs par la Poste, puis on faisait notre choix, puis ils faisaient venir des cassettes VHS. J’ai aussi connu la fin du fichier à tiroir chez Gaumont Pathé Archive avec l’abécédaire thématique (ex : « MON à NIN », etc.), des petites fiches comme à la bibliothèque de la Sorbonne avant que ses catalogues soient numérisés : on cherchait, on notait, puis il fallait envoyer un fax pour demander à visionner ça et ça, puis plus tard on allait sur place (car c’était rarement disponible le jour même), puis on pouvait visionner, puis choisir… C’était dingue quand j’y pense…
Maintenant, c’est incroyable ! Les archives sont numérisées ! On va sur INA Mediapro ou Gaumont Pathé Archive et on regarde directement toutes les archives qu’on veut ! C’est fabuleux ! Internet mixé avec les archives, c’est vraiment ce qu’il fallait. Le site de l’INA est absolument génial : on a accès à des tonnes de millions de sujets. Pratiquement tout est numérisé. C’est hallucinant tout ce qu’ils ont numérisé. Cet aspect-là de l’INA est très puissant et performant ! »

Godefroy Troude : « Après il y avait les droits de diffusion… »

Pauline Kerleroux : « Dans la première formule, jusqu’en 1995, la partie des droits était relativement simple. On avait des tableaux trimestriels recensant toutes les émissions, avec une colonne pour chaque source d’archives et une ligne par émission indiquant son numéro, le minutage de chaque archive utilisée, sa date de diffusion, le nom de l’invité, etc. À la fin de chaque trimestre, je faisais les comptes : j’additionnais les minutages pour chaque source et on les déclarait à l’archive correspondante : Bundesarchiv, INA, Pathé Gazette, archives américaines… »

Planning des émissions du premier trimestre 1996 (source Pauline Kerleroux)

Godefroy Troude : « Le montant des droits était-il constant pour une source donnée ? Par exemple la Libération de Paris avec le discours du Général de Gaulle sur Paris libéré n’était pas vendu plus cher ? »

Pauline Kerleroux : « Non, heureusement. On vend le discours de De Gaulle et le concours de bébés au même tarif, et c’est une bonne chose.
Mais je me souviens qu’il y avait des différences de tarifs en fonction du pays. Ainsi les archives japonaises et les archives suisses n’étaient pas très chères. Inversement pour les archives soviétiques ça a été très compliqué, avec des mésaventures où ils commençaient par livrer des bobines de 35 mm alors qu’on attendait des VHS, et ils voulaient être payés en liquide et en dollars…
On était de très gros clients et les prix des droits de diffusion étaient très bien négociés. La chaîne nous donnait le budget permettant de faire l’émission.
De plus le format de l’émission favorisait les économies : ça n’a rien à voir de faire une émission une fois et de faire une émission récurrente : en louant tous les mois un studio pour deux jours, un chef opérateur deux jours, on fait des économies par rapport à une opération ponctuelle. Une précision : quand je dis chaque mois c’était en fait un peu plus fréquent car on ne tournait pas l’été donc on répartissait les 12 sessions (de 2 jours de tournage sur) 10 mois et non sur 12 mois.

Godefroy Troude : « Après 1995, avec la seconde formule, la dizaine de sources récurrentes s’enrichit d’un très grand nombre sources supplémentaires, très différentes, venant même du cinéma, avec des négociations au coup par coup… »

Pauline Kerleroux : « Oui, et là les prix étaient différents. Et comme on avait un budget moyen, lorsque parfois Marc Ferro tenait absolument à avoir un extrait d’un film pour une émission, on devait accepter de mettre un budget plus élevé dans cette archive et c’était ça de moins pour d’autres archives ou d’autres émissions.

Chaque année, à la fin de l’été, Marc Ferro avait l’habitude d’inviter chez lui, à Fenouillède près de Bézier, Didier Deleskiewicz et Louisette Niel en vue de préparer les émissions de l’année suivante. On leur avait préparé à l’avance tous les conducteurs correspondant à l’année à venir. Et là j’imagine que toutes les cinémathèques se disaient (elle se frotte les mains en riant) « Ahhh Histoire parallèle continue ! ». Ces conducteurs, cela représentait de grosses chemises, et ils les épluchaient pendant 2 ou 3 jours pour organiser le déroulement des émissions de l’année et à sélectionner les archives qui leur paraissaient les plus importantes. Et il y a eu deux années où la totalité l’équipe est venue. On bossait bien, on bossait beaucoup, à un bon rythme, et c’était super agréable de livrer les cassettes PAD (Prêt-à-diffuser) à la chaîne, avec les listings de sous-titres, les disquettes contenant la version allemande et la version française, etc. Il y avait plein d’étapes, dont le mixage. C’était toute une gymnastique. »

Godefroy Troude : « …et la satisfaction de contribuer à l’Histoire avec une émission, au dispositif complètement novateur, qui aujourd’hui mérite que ne l’oublie pas. »

Pauline Kerleroux : « Absolument. Je suis d’accord. Quand l’émission s’est arrêtée je n’en voulais pas à Arte car elle avait duré 12 ans. 630 émissions c’est très bien. Déjà le fait que cela ait duré toute la guerre, c’était génial ! C’était incroyable ! Après, la seconde formule, même si c’était une autre Histoire parallèle, cela restait des parallèles, toujours avec Marc Ferro, et on voyait bien que plein d’aspects de l’après-guerre l’intéressaient, et il y a avait La guerre froide. Il y a eu dans cette émission des moments forts, hyper-émouvants, de grands moments de plateaux, d’échanges. »

Godefroy Troude : « Henri Amouroux expliquait dans l’émission n°132 de mars 1992 que pour construire l’histoire du quotidien des Français pendant l’occupation, l’analyse des correspondances écrites (par exemple les courriers des femmes à leur maris internés dans des camps) était fondamentale. Et il avait ajouté qu’il ne pourrait plus faire ce travail (en 1992) car les gens n’écrivent plus et s’appellent par téléphone. J’avais trouvé doublement intéressant de montrer sur quoi pouvait se baser l’Histoire, et sur la fragilité de cette source de témoignages. Paradoxalement, aujourd’hui, 30 ans après ces propos de Henri Amouroux, beaucoup de gens communiquent finalement de nouveau par écrit (les emails, les SMS…) même si on peut s’interroger sur la pérennité de leur conservation dans le temps. »

Pauline Kerleroux : « Je suis sûre qu’il y aura d’autres formes d’archives… Mais c’est vrai que l’archive individuelle, qui permet tellement de comprendre comment les gens vivaient, que ce soit la photo, le film amateur ou la lettre, cela apporte effectivement énormément pour comprendre une période.

Une facette de Marc Ferro est qu’il s’adressait à tout le monde : l’émission marchait assez bien et, dans les gens que j’ai rencontrés qui adoraient Histoire parallèle, j’ai toujours été frappée par le fait que ce n’étaient pas toujours des « intellos », pas forcément des universitaires, pas forcément des historiens, mais des gens lambda. Et quand ils aimaient Histoire parallèle, ils aimaient à fond ! Je me souviens d’un motard tatoué à grosses bagues me disant « Ah, non, mais moi, le samedi, mes potes savent qu’on ne me dérange pas ! Je regarde Histoire parallèle ! » Marc avait cette capacité à s’adresser à tout le monde, d’avoir une approche de l’Histoire qui parlait à tout le monde. Histoire parallèle était une émission qui tirait vers le haut. On reproche parfois à Arte de faire du haut de gamme pour des téléspectateurs haut de gamme, et c’est dommage parce que la télévision – et plein d’émissions le prouvent – peut tirer vers le haut en apportant énormément, sans emmerder, sans être difficile d’accès… J’ai participé à des émissions qui ont apporté ça au public et je regrette qu’il y ait des émissions aussi affligeantes que ce qu’on voit maintenant…

Cette émission était exceptionnelle à de nombreux points de vue : qualité du présentateur, qualité des archives, qualité des invités, intelligence de suivre semaine après semaine la Seconde Guerre mondiale… Je trouve ça inouï ! Laisser du temps au temps : la guerre a duré 5 ans ? Et bien l’émission durera 5 ans ! Quand on y pense c’est génial ! »

 

3) Voir Histoire parallèle aujourd’hui

Godefroy Troude : « Aujourd’hui, si on va sur le site de l’INA en version gratuite, ou même sur sa version payante Madelen, il n’y a aucune émission d’Histoire parallèle accessible. Les émissions de 1989 contenant les archives des actualités de 1939 ne sont pas accessible pour des raisons de droits de diffusion d’archives ! En tant que citoyen français c’est assez frustrant que des archives de 82 ans, qui font partie de l’histoire de France, bloquent une telle émission historique.
À côté de cela, on peut accéder sur l’INA à d’autres émissions culturelles comme Apostrophes ou Bouillon de culture… »

Pauline Kerleroux : « …parce qu’elles n’utilisent pas d’images d’archive. »

Godefroy Troude : « Oui. Et justement Matthias Steinle et Didier Deleskiewicz expliquaient que sur les premières années d’Histoire parallèle, qui concernent un nombre limité de sources d’actualités (Française zone occupée, Française zone libre, Allemande…), on pourrait assez facilement trouver un accord pour obtenir les droits de diffusion…

Pauline Kerleroux : « Absolument. C’est facile. À mon avis ça serait franchement faisable de renégocier les droits. Déjà, indépendamment d’une consultation via le site de l’INA, si aujourd’hui une chaîne voulait rediffuser Histoire parallèle, ce serait faisable de renégocier pour toute la première formule 1939-1945 puisque, comme je le disais, chaque trimestre on faisait l’addition des durées utilisées pour chaque source et on sait qu’on a 4 minutes de NHK, 12 minutes d’archives américaines, etc. Et ensuite de leur demander combien ça coûte. Il n’y aurait même pas à remonter les archives.
Mais prenez le cas des Carnets d’Histoire parallèle, qui reprennent les grands moments de l’émission. La raison même de leur existence, comme ça, sans archives, c’est parce qu’il y avait la difficulté de négocier leurs droits de diffusion ! En fait, c’est surtout que personne ne veut s’en occuper ! Du coup, Arte a fait une émission qui ne coûte rien (je pense qu’ils ont juste eu à vérifier que les invités étaient toujours d’accord pour être rediffusés via cette nouvelle mouture de l’émission car il ne faut pas oublier le droit à l’image).
Il faudrait juste s’en occuper. Et aussi avoir un budget, parce qu’il n’y a pas de raison que les archives acceptent que ce soit rediffusé gratuitement, même si cela ne leur occasionne aucun frais. »

Godefroy Troude : « Oui, les carnets d’Histoire parallèle c’est du mieux que rien. C’est formidable de pouvoir quand même voir quelques extraits de l’émission. Mais une émission dont le sens est de diffuser des actualités et d’en faire l’analyse comparée par des historiens, si on ne diffuse pas les actualités ça n’a pas un grand intérêt… »

Pauline Kerleroux : « Ah oui, absolument d’accord ! Effectivement sans archives cela n’a pas tellement de sens. »

Godefroy Troude : « Il faut quand même remercier Didier Deleskiewicz d’avoir fait cette démarche de création des Carnets. Il expliquait que c’était lui qui en était à l’origine, qui avait poussé Louisette Niel à accepter d’amputer les émissions pour en sortir quelque chose de diffusable sans avoir à renégocier de droits… »

Pauline Kerleroux : « Oui c’était lui, absolument. Comme il y a eu de grands moments, de grandes rencontres, ces moments émouvants, c’était bien de les réunir. Mais il ne faut pas oublier que ces grands moments avaient lieu parce qu’il y avait eu la diffusion de l’archive juste avant… »

Peu après le décès de Marc Ferro j’ai reçu un appel téléphonique d’Arte, à qui j’ai répondu qu’il faudrait effectivement rediffuser des émissions d’Histoire parallèle en hommage à Marc Ferro.  Cette dame  qui n’était pas chez Arte à l’époque m’a donc demandé lesquelles rediffuser. Et tout d’un coup l’ampleur de la tâche m’a semblé insurmontable : j’ai eu la vision des Masters qu’on avait mis dans d’énormes boîtes empilées dans de grands stocks… Car évidemment, quand elle s’est arrêtée, Monteurs’Studio ne pouvait pas garder toutes les émissions et a donc transmis tous les Masters à Arte, qui a son tour les a mis dans un espace de stockage. Cette dame au téléphone était pleine de bonne volonté, mais qui allait s’occuper de chercher dans les stocks ? Moi je voulais bien faire des recherches pour proposer quatre émissions différentes illustrant différents points de vue, avec des grands invités. Mais pas forcément des émissions qui sortent du lot comme celles à New York ou Moscou, parce que le but était d’être représentatif de la série et de témoigner de ce qu’avait fait Marc. Donc il fallait sélectionner des émissions courantes d’Histoire parallèle.
C’est alors qu’elle s’est étonnée quand je lui ai dit qu’il y avait des archives, et j’ai ajouté que c’était un peu le principe d’Histoire parallèle (rires). Quand elle a compris qu’il faudrait négocier des droits de diffusion, le soufflé est retombé… Et finalement — Halleluia ! — ils ont trouvé les Carnets d’Histoire parallèle, où il n’y a pas d’archives. Donc ils ont rediffusé les Carnets plutôt que l’émission Histoire parallèle elle-même. »

Godefroy Troude : « L’INA ne semble pas posséder en stock toutes les émissions d’Histoire parallèle. Certes, l’index de l’INAthèque mentionne celles traitant de l’actualité à partir de  1945 (en raison de la mise en place en 1995 du dépôt légal numérique avec l’INA), ainsi que les années 1940 et 1941, et ces émissions semblent numérisées fort heureusement. Mais dans les années précédentes, l’INAthèque n’a en référence ni 1939, ni l’essentiel de 1942, ni 1943, ni 1944. Des trous béants dans leur index et semble-t-il également dans leur stock ».

Pauline Kerleroux : « Il est tout à fait possible que ces manques correspondent aux débuts de La Sept/Arte, qui n’était peut-être pas à l’époque concernée par le dépôt légal de l’INA. Je connais bien l’INA comme source d’archives documentaires mais je connais moins l’INA comme dépôt légal de ce qui est diffusé à la télévision française. »

Godefroy Troude : « Serait-il possible que l’INA combler ses manques en récupérant les Masters détenus par Arte ? Et pensez-vous qu’ils soient numérisés ? »

Pauline Kerleroux : « Les stocks de Masters d’Arte sont à Chartres et je suis à peu près certaine qu’ils ne sont pas numérisés. Je ne vois pas pour quelle raison Arte mettrait de l’argent dans la numérisation de vieilles émissions. C’est un budget non négligeable et c’est plutôt au dépôt légal, l’INA, de faire cette numérisation. Ce qu’il faudrait c’est que l’INA réclame à Arte les émissions manquantes. »

 

4) À lire sur ce même sujet

Marc Ferro et l’émission « Histoire parallèle »
« Histoire parallèle » — Interview de l’équipe : Matthias Steinle
« Histoire parallèle » — Interview de l’équipe : Didier Deleskiewicz

5) Notes

L’image illustrant cet article est une copie d’écran provenant de l’interview, sur laquelle j’ai ajouté le logo Arte et un sous-titre afin de permettre d’identifier visuellement le contexte de l’émission (il ne s’agit pas d’une interview diffusée par la chaîne Arte).

La retranscription de cette interview, réalisée en septembre 2021, a été intégralement relue et validée par Mme. Kerleroux. Certains sujets, abordés à plusieurs moments de l’interview, ont été regroupés dans la retranscription écrite. D’autres points communiqués par Mme. Kerleroux ont été ajoutés dans la retranscription et sont absents de la vidéo brute initiale.

Question complémentaire :
– Godefroy Troude : « Parallèlement, serait-il possible que l’INA comble ses manques, environ 200 émissions, en récupérant les copies VHS de travail ayant appartenu à l’équipe ? »
Pauline Kerleroux : « Oui, une fois chaque émission terminée, un jeu de copies VHS était généré : une pour Marc Ferro, une pour Louisette Niel, une pour Didier Deleskiewicz, une pour monteurs’Studio, et peut-être encore une qu’on envoyait à l’invité. Je dois avoir une caisse de cassettes dont s’était débarrassé Monteurs’Studio et qui correspondaient à des périodes qui m’intéressaient. Il y avait aussi une collection de VHS d’Histoire parallèle dans la cave de Marc Ferro que j’ai découverte avec Matthias Steinle lorsque j’ai aidé sa fille après son décès. Des cassettes superficiellement moisies en raison de l’humidité mais qui en pratique restent lisibles et que Matthias fait actuellement numériser par Sorbonne nouvelle, pour un usage universitaire uniquement car il reste le sujet des droits de diffusion. Le VHS ce n’est pas une qualité optimale mais c’est mieux que rien. »

Support audio brut de l’Interview Pauline Kerleroux

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