Télévision : former le goût du public


1966. « Former le goût du public » (extrait de la vidéo INA)

« [La télévision française] c’est aussi un service public chargé d’assurer la promotion d’un certain nombre de valeurs morales, culturelles, éducatives, etc. À ce titre, nous devons non pas tant suivre le goût du public, mais former ce goût du public, et exercer une certaine influence sur le public. »

Entretien en janvier 1966 avec deux dirigeants de l’Office de Radiodiffusion-Télévision Française (ORTF), M. Philippe Ragueneau (ci-dessus à gauche), directeur du programme à la télévision, et M. De Gozdawa (ci-dessus à droite), directeur des relations publiques, à propos des programmes télévisés et des sondages téléphoniques d’opinion auprès des téléspectateurs. Émission diffusée en janvier 1966 dans le cadre de la série « Micros et Caméras » consultable sur le site de l’INA dont l’entretien occupe les dix premières minutes.

 

Retranscription de la fin de l’entretien :

M. De Gozdawa : « La mission de l’ORTF est d’être une entreprise de spectacle devant satisfaire le public. Mais l’ORTF n’est pas que celà : l’ORTF est aussi un service public chargé d’assurer la promotion d’un certain nombre de valeurs morales, culturelles, éducatives, etc. Or à ce titre, nous devons non pas tant suivre le goût du public, mais former ce goût du public, et exercer une certaine influence sur le public. »

Philippe Ragueneau : « C’est cette mission en effet qui nous amené à programmer et à diffuser des émission d’un abord difficile et déroutant, comme certaines émissions de Ionesco, ce Beckett. Nous l’avons fait. Il fallait le faire. Nous avons constaté à la diffusion que les indices d’audience et de satisfaction étaient extrêmement faibles. Et pourtant lorsque nous avons rediffusé ces émissions […] nous avons eu la surprise de voir que les indices avaient très sérieusement remonté. Ce qui prouve qu’effectivement le public s’était accroché à ce type d’émission, avait appris à les connaître et à les aimer et les apprécier : ils les revoyait avec plaisir. Il y avait davantage de monde devant l’écran et le plaisir qu’ils en tiraient était plus grand que la première fois ! »

M. De Gozdawa : « Cela prouve que nous avions eu raison de dépasser dans l’immédiat les résultats des sondages, puisque – comme vous le disiez – la majorité des gens qui étaient d’abord rebutés en était arrivée à mieux comprendre et à aimer un certain nombre d’oeuvres pourtant difficiles mais riches de sens. Ce que venait confirmer ensuite les sondages ultérieurs. Ce qui illustre encore une fois ce que nous disions tout à l’heure : ce n’est pas dans l’immédiat qu’il faut tenir compte du jugement du public ». Et d’ailleurs n’est-ce pas un peu la tâche de la télévision française que de donner de temps à autre aux téléspectateurs – quitte à dépasser les sondages – non pas tant ce qu’ils demandent que plus que ce qu’ils demandent ? »

Philippe Ragueneau : « Oui, certainement. Nous avons vérifié cela avec une série d’émissions d’Essais et de Recherche. Ces émissions faisaient peur et nous faisaient peur aussi. Nous hésitions beaucoup à mettre à l’antenne ce que j’appelerai du laboratoire. Et puis nous l’avons fait. Nous avons analysé les cotes et les indices, et avons constaté que tout cela ne se situait pas dans le médiocre mais qu’il y avait beaucoup d’amateurs fanatiques, et beaucoup de détracteurs non moins fanatiques. Il y avait donc quelque chose : ça bougeait, ça inquiétait. Et petit à petit le nombre des amateurs a augmenté, et celui des détracteurs a diminué. Finalement […] ces émissions se sont davantages rapprochées du public […] et l’une des récentes émissions de ce type que nous avons diffusé qui avait trait au cinéma-vérité a recueilli je crois d’excellents indices de satisfaction. Cela a énormément passionné le public. »

M. De Gozdawa : « Je crois qu’il y a là une chose très intéressante : une cote peut-être moyenne parce que toutes les appréciations sont moyennes. [Mais] il peut y avoir une cote moyenne parce qu’il y a beaucoup de jugements excellents et également beaucoup de jugements très mauvais. Or lorsqu’une émission recueille ainsi des cotes aux deux extrêmes – très mauvaises et très bonnes – cela prouve précisément qu’il ne s’agit pas d’une émission médiocre. Elle mérite donc d’être [diffusée] parce qu’il y a en elle quelque chose de riche, de significatif, qui peut déboucher sur quelque chose qui plus tard plaira à tous les téléspectateurs. [En conclusion] nous tenons toujours compte [des sondages] mais nous ne voulons pas en tenir compte aveuglément. Si nous considérons de notre devoir d’obéir presque toujours aux téléspectateurs nous sommes fiers de temps à autre du courage que nous devons mettre [pour] leur donner beaucoup plus que ce qu’ils auraient demandé, quitte à ce qu’ils ne s’en aperçoivent que beaucoup plus tard. »

 

Retranscription par Godefroy Troude, d’après l’émission accessible gratuitement sur le site de l’INA.

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