Colors : entretien avec Esteban Perroy et David Garel

David Garel et Esteban Peroy, décembre 2025

Entretien avec Esteban Perroy (Mister Purple) et David Garel (Mister Orange) de la troupe d’improvisation « Colors« , devenue au fil des années une référence incontournable de l’improvisation théâtrale française. Depuis son lancement en 2008, Colors a accueilli 120 000 spectateurs et 600 invités issus du spectacle, de l’humour ou des médias, entre autres dans des salles parisiennes importantes (Gymnase, Théâtre Michel, Pépinière, Splendid, Casino de Paris).

La vidéo de l’entretien est accessible sur YouTube :
– 0:00 Intro
1:07 David
2:25 Esteban
3:43 La rencontre
8:54 Colors
9:53 Le format de Colors
15:11 L’invité
19:41 Nourrir l’imaginaire
 23:25 La troupe
24:55 Les impros qu’on ne fait pas
27:40 Debriefing ?
30:48 Le souvenir des impros
39:18 Le festival d’Avignon
43:13 Deux impros marquantes
47:53 Des projets ?
48:27 « Entre amis »
51:35 Conclusion

 

Ci-dessous, retranscription écrite de l’entretien.

 

INTRODUCTION

Godefroy : « Esteban Perroy, David Garel, bonjour. »

Esteban : « Je suis David. »

David : « Je suis Esteban. »

Esteban : « Esteban Garel ! Je suis Esteban Garel ! »

Godefroy (un peu perdu) : « Nous nous sommes rencontrés à Avignon cet été… »

Esteban : « Ah non, c’était à Aurillac ! »

David (rire, se tournant vers Esteban) :« Mais tu casses tout le truc ! » (reprenant son sérieux) « Non, c’était à Clermont-Ferrand… »

Esteban : « …Ah oui, pour le festival du court-métrage pour lequel on avait été disqualifiés parce qu’il durait vingt et une minutes alors que la limite était de vingt minutes… » (rires) « C’est fini, l’interview ? » (avec un air naïf)

David : « Ma femme me dit toujours : « Tu exagères toujours, tu vas toujours trop loin. ». Allez, commençons cette interview ! »

Godefroy : « Oui, je disais que nous nous sommes rencontrés à Avignon et nous avons projeté cette interview à propos de Colors, mais auparavant j’aimerais que vous parliez chacun de vos origines, de la manière dont vous êtes arrivés au théâtre… »

Esteban (rire) : « Personnellement par la ligne 3 ! »

Godefroy : « …et de votre rencontre. »

Esteban (rire) : « Cette interview va être très longue pour toi ! »

 

DAVID

David : « Bon, je vais commencer, parce que je suis beaucoup plus jeune qu’Esteban, donc ce sera beaucoup plus court. »

Esteban (rires) : « Comme les traits de son visage ne ne l’en laissent pas présager. »

David : « Mon parcours est très simple. Je découvre véritablement le théâtre au lycée en classe de première, à Tours. Je fais un bac A3 Art dramatique et à partir de là je sais que c’est ce que je veux faire même si ce n’est pas encore assez concret pour savoir comment je vais le faire. Je passe donc deux ans à Tours, en IUT carrières sociales, tout en continuant à me documenter pour comprendre comment on devient comédien. Et puis, surtout, je grandis. »

Esteban : « RRRRRRRzzzzzz… Fais-nous un peu du story-telling ! »

David : « En 1995, je monte à Paris, le 11 septembre 1995, avec ma valise en carton — ce n’est pas une blague, j’avais une vraie valise en carton – et je commence directement le Cours Florent. J’y fais cinq ans : trois ans plus deux, parce que j’obtiens une promotion à l’intérieur, qui s’appelle la classe libre. Tout de suite après, je sors de Florent, je suis en projet. Six mois plus tard, je suis assistant de professeur et, à la rentrée de septembre 2001, je deviens professeur. Je suis toujours professeur au cours Florent depuis maintenant vingt-quatre ans. »

 

ESTEBAN

Nathalie : « Esteban, d’où viens-tu ? »

Esteban : « J’ai vogué entre le nord de la France, un peu Paris, un peu Grenoble, avant de me suis fixé à Paris vers 1998. J’ai travaillé dans le cinéma comme programmateur. En même temps, je faisais du théâtre, beaucoup d’improvisation. Progressivement, j’ai de plus en plus axé mon travail sur l’impro, puis sur l’écriture, la mise en scène, la production. J’ai arrêté mon ancien travail dans le cinéma pour travailler à 90 % sur l’École française d’impro (EFIT), dont je m’occupe aujourd’hui. En parallèle, j’ai créé des spectacles. Et quand j’ai croisé David, je me suis dit qu’il ne pouvait en être autrement : il allait venir avec moi et on allait jouer ensemble !
En résumé, je dirais que je viens vraiment de l’improvisation et que je suis devenu comédien en trente ans (avec l’impro, les projets, l’écriture) tandis que David était comédien, puis est devenu improvisateur avec le cours Florent et surtout dans le cadre de notre rencontre qui n’a pas été étrangère à son parcours… »

David : « Oui, c’est vraiment ça ! »

Esteban : « Bon, ben c’est fini ? On a résumé nos vies ! »

 

LA RENCONTRE

Nathalie : « Et alors, votre rencontre ? »

David : « À la base, je suis comédien. Mais il se trouve qu’à un moment, au Cours Florent, il y a eu besoin de créer de l’improvisation. Et François Florent, aujourd’hui décédé, qui n’était pas du tout fan de l’improvisation m’a chargé de m’en occuper. Or à l’époque, je ne n’étais pas improvisateur, j’étais suis juste un jeune prof dynamique, et c’est comme ça que je me retrouve propulsé à m’occuper de l’improvisation. Mais je n’ai jamais appris l’improvisation. Je l’enseigne sans jamais l’avoir pratiquée. »

Esteban : « Mais quelle escroquerie ! (rires) Bravo le cours Florent !  » (rires et applaudissements)

David : « Oui, cela part vraiment sur une escroquerie… (sourire gêné). Et comme j’avais des élèves qui ne voulaient pas continuer le cours Florent et faire plutôt de l’improvisation, me demandant sans arrêt où ils pouvaient aller, je leur recommandais l’École Française d’Improvisation Théâtrale (EFIT) qui était la première que j’avais trouvé, en leur disant : « Allez à l’École française d’improvisation théâtrale, ce sont des copains. » »

Esteban : « Et du jour au lendemain, je reçois des élèves qui s’inscrivent à l’EFIT, et qui ont tous et toutes en commun d’arriver de la part du cours Florent, en particulier d’un certain David Garel, que je ne connais pas encore, mais dont le nom arrive de manière récurrente à mes oreilles et commence à m’interpeller : « Ce garçon m’envoie des gens, peut-être qu’il me connaît, peut-être pas, mais ce serait bien de le saluer et de le remercier. » »

David : « Et il décide de m’appeler. Je me rappelle, je décroche et j’entends : « Vous êtes David Garel ? » — « Oui. » — « Esteban Perroy. » Et moi je me dis intérieurement : « Mais qui est ce mec ??? ». Et il me dit : « Tu nous envoies des élèves, il faut qu’on se rencontre. » – « D’accord, si vous avez une école, pas de problème, je viendrai voir. » Et lui d’ajouter : « Si tu viens me voir dans mon école, tu ne vas pas faire que regarder, tu vas jouer ! ». Or moi à l’époque, je n’avais jamais joué d’improvisation. Donc je réponds : « Oui, oui, d’accord. » et je raccroche en me disant que je n’irai jamais voir son école, parce que cela me mettait dans une zone d’inconfort totale… Mais il m’a pisté ! Il m’a pisté physiquement jusqu’à ce jour où je finissais un stage d’improvisation, pas à Florent mais par le biais de ma compagnie… »

Esteban : « À Saint-Roch, dans des salles dans lesquelles on va aussi, c’est pour ça que ca a simplifié un peu la rencontre… »

David : « Et donc je suis avec mes élèves, on vient de finir le stage, on s’apprête à se quitter, et là entre dans le cercle un mec que je ne connais pas, avec un maillot de hockeyeur, qui demande avec un air un peu vindicatif, un peu agressif : « Qui est David Garel ? »

Esteban : « Agressif ? Non ! Direct peut-être ? »

David : « Agressif ! Car moi j’avais déjà reculé d’un pas… »

Esteban : « Agressif ? Je m’inscris en faux contre cette version. » (sourire)

David : « Agressif, peut-être pas mais je l’ai ressenti comme ça… »

Esteban : « Je rentre décidé, et je vois un garçon qui a l’air pleutre, qui recule. C’est plutôt cela, l’idée. »

David : (rire) « Et j’ai surtout tous mes élèves qui me désignent du doigt. »

Esteban : « Ah, on est en France, c’est le pays de la collaboration ! » (rire)

David : « Donc il se présente et j’ai pu enfin mettre un visage sur ce prénom. Mais nous avons encore mis plus d’un an avant de déjeuner ensemble ! Et ca c’est incroyable parceque… »

Esteban : « J’ai honte ce qu’il va dire ! Mais vas-y… » (rire)

David : « La première rencontre, c’est une poignée de main après laquelle il me dit : « Après Avignon, on se rappelle » (parce que je partais faire Avignon). Et puis le temps a passé, je ne l’ai pas rappelé. E finalement s’est calé un déjeuner début septembre 2009, rue Montmartre, dans le 9e arrondissement où je vois ce garçon arriver. Il fait beau, il traverse la rue et …il est en espadrilles ! Je me dis (il prend un air navré) : « Oh là là, j’ai plus envie… » Je n’ai rien contre les espadrilles, mais cela faisait un côté : « Oh là là, ca va être un babos, il va me parler de trucs… » J’ai eu un moment de doute… Et on est allés manger chez Papa – qui n’existe plus d’ailleurs – et ca a été presque un coup de foudre, mais d’une très grande simplicité. Pas besoin de grands mots, juste se parler, se comprendre, se regarder, c’était très simple. »

Esteban (il chante en souriant) : « S’enrichir de nos différenceeeeees ! »

David : « Moi, j’adore la simplicité. Il fallait que ce soit simple. Et c’était très simple. C’était début septembre 2009 et nous sommes toujours ensemble aujourd’hui ! »

Esteban : « Nous ne nous sommes plus quittés. »

 

COLORS

Nathalie : « Et les débuts de Colors ? »

Esteban : « C’était en 2008 au Blancs-Manteaux, et très vite après avoir rencontré David, je lui ai proposé de venir jouer Mister White, puisque chaque dimanche soir dans Colors, il y a une guest ou un guest, Miss ou Mister White. Il est venu plus ou moins de bonne grâce, par gentillesse sans être convaincu… »

David : « En étant flippé, surtout ! »

Esteban : « C’est qu’il y avait ses élèves dans la salle, à qui il enseignait l’impro sans en faire lui-même (rire). Et Il a été formidable. On l’a fait deux ou trois fois et très vite, je lui ai proposé de rejoindre l’équipe avec une couleur permanente : Mister Orange. »

David : « Depuis, je me suis plus que jamais orangénéisé. »

Esteban : « Ensuite, après les Blancs-Manteaux, il y a eu le Petit Gymnase. Pendant dix ans, puis le Théâtre Michel, la Pépinière, le Covid, de nouveau la Pépinière, les Mathurins, le Grand Gymnase et Le Splendid !!! »

Nathalie : « Et comment vous est venu ce format ? »

Esteban : « J’ai commencé l’improvisation il y a un peu plus de trente ans. Très vite, on a joué des formats qui ressemblaient à des matchs d’impro, à des cabarets, à des longs formats, à des créations. Vers 2005-2006, j’avais créé des spectacles qui étaient des sortes de cabarets améliorés, avec de la musique, des couleurs, des choses festives, des invités pour rendre la chose attractive. Je dis « on » parce que j’avais déjà un tout jeune associé à l’époque, Franck Porquiet, qui est toujours mon associé aujourd’hui et qui est Mister Yellow dans Colors.
Nous avons ensuite monté des spectacles au Grand Gymnase où l’on faisait s’affronter des comédiens et des musiciens sur des impros (il y avait donc déjà la présence de musiciens en live sur scène, ce qui est toujours le cas à Colors aujourd’hui). Puis nous avons produit deux dates au Casino de Paris. Nous étions complètement inconscients à l’époque ! Cela nous avait coûté 20 000 euros la date et nous avions fait 20 000 euros de recette à chaque fois. Nous étions donc à zéro, mais nous avions fait le Casino de Paris !
Aux Blancs-Manteaux, le concept s’appelait « Comédia embrase les Blancs-Manteaux ». car Comédia était le nom de la première association d’impro, l’ancienne École française d’improvisation théâtrale. Puis nous avons changé de nom en arrivant au théâtre du Gymnase. J’avais cette obsession des couleurs, des univers, des choses vives, du multicolore, des paillettes, de tout ce qui fait que les choses sont festives sur scène et donnent envie, donnent de la chaleur et en discutant avec une de mes élèves et amie franco-américaine, je m’en souviens nous étions sur les Grands Boulevards, je disais : « Les couleurs, les couleurs embrasent la fête…» Et elle qui pensait en anglais m’avait dit : « Colors. » J’ai répondu : « Voilà, c’est ça ! »

Godefroy : « A propos du concept même de l’improvisation, je me souviens avoir vu, dans les années 1990, une vidéo qui je crois venait du Québec, où des gens étaient sur un ring, avec des codes de couleur, avec des spectateurs qui balançaient des savates quand cela ne leur plaisait pas. J’avais trouvé cela incroyable ! »

David : « Oui, Esteban en parlera mieux que moi, c’est vraiment le match d’improvisation par excellence ! Et ce qui est amusant c’est que lorsque j’ai commencé à faire du théâtre au lycée, nous avions été voir deux matchs d’improvisation à la Ligue d’improvisation de Touraine, dont l’équipe était assez forte. Moi qui ne connaissais pas l’improvisation, j’avais découvert la patinoire, les arbitres avec leurs maillots rayés de hockeyeur, les savates que l’on pouvait lancer, toute une gestuelle pour signaler les différentes fautes commises par les équipes. Cela m’avait frappé de découvrir que le théâtre pouvait aussi être cela, moi qui étais un peu bercé par l’idée que le théâtre devait être classique. Mais après ces deux matchs d’impro, je n’ai plus vu. Et lorsque j’en ai fait moi-même, ces deux matchs d’impro étaient mes seules références. J’étais aussi très loin des spectacles d’improvisation. Donc Colors est véritablement le premier spectacle d’improvisation que j’ai découvert et que j’ai joué. »

Esteban : « Le match d’improvisation a été créé vers 1977 par deux Québécois, Robert Gravel et Yvon Leduc. Il y a des codes déposés. Par exemple, ce ne sont pas des savates, mais des pantoufles dessemelées à usage unique. Il y a trois tiers-temps de trente minutes, des arbitres rayés, deux assistants arbitres, trois filles et trois garçons par équipe, sur le modèle du hockey sur glace, sauf que l’on remplaçait les joutes sportives par des joutes gesticulatoires et verbales.
Cela s’est développé dans les années 1980 puis 1990, notamment au Bataclan, avec l’âge d’or de l’impro et la Ligue d’improvisation de France, qui au bout de quelques années a explosé en de nombreux sous-groupes. L’un de ces sous-groupes a créé un spectacle incroyable qui s’appelait Le Cercle des menteurs. Ce sont mes profs de l’époque qui m’ont biberonné au match du Bataclan d’abord, puis au Cercle des menteurs, et qui ont fait qu’ensuite j’ai commencé à avancer et à faire évoluer l’impro.
Aujourd’hui, au moins 75 % des spectacles d’impro en France ne sont plus du match. En particulier dans les formes professionnelles, ce sont des créations originales, avec des mises en scène, des propos, des directions ou des univers à explorer vraiment spécifiques. C’est formidable car qu’il y a un foisonnement de propositions dans l’impro aujourd’hui. »

 

L’INVITE

Nathalie : « Justement, vous prenez à chaque fois le risque de faire appel à une personne qui n’est pas spécialiste de l’impro. Comment cela se passe-t-il ? Comment la choisissez-vous ? Est-ce que cela vous met parfois en difficulté ? »

David : « La recherche des Guests, c’est vraiment le talent d’Esteban, qui va nous dégoter des personnes… »

Esteban : « Et mes nuits blanches ! »

David : « Le Guest jouit d’une position que nous annonçons très clairement : il ne fait pas d’improvisation… »

Esteban : « C’est même marqué partout, je le redis sur scène, la voix off le dit au début, donc quand les gens voient l’invité arriver ont une empathie immédiate, parce qu’ils se projettent sur celui ou celle qui ne sait pas. Ils l’aiment directement. C’est déjà gagné. »

David : « Et nous avons parfois de très belles surprises : des gens qui ne connaissent rien à l’improvisation mais qui comprennent tout de suite le principe et qui au fur et à mesure du spectacle commencent même à faire des propositions. Là, c’est chouette, ça joue vraiment.
Et puis évidemment il y a aussi des invités qui sont très retors. Cela peut être uniquement le stress, l’angoisse, la peur du vide, la salle, par le fait que tout aille trop vite. Quand j’ai été Guest sur mes premiers Colors, cela allait trop vite : je comprenais ce qui se passait, mais cela allait beaucoup trop vite pour moi. Colors est un spectacle qui va extrêmement vite ! On ne s’en rend pas compte, parce que – comme je le dis beaucoup à mes élèves – l’improvisation, cela se pense vite mais cela se joue lentement. »

Esteban : « C’est beau ce que tu viens de dire ! C’est vraiment ça ! »

David : « Mes premières fois je n’arrivais pas à rentrer sur scène. Il a fallu qu’Esteban me pousse car j’étais trop dans ma tête alors qu’il faut être dans l’instant présent. Quand on n’est pas aguerri à cet exercice, on peut être rattrapé par cela. Je pense aussi à Bruno Solo, qui était adorable parce qu’il a admis que c’était une angoisse pour lui, et avait eu ces mots très justes : « On devrait tous être humbles devant l’improvisation. » Je trouvais que c’était très bien résumé.
Enfin il y a aussi des invités qui, parce que c’est leur personnalité, parce qu’ils sont plus ou moins connus, qui veulent faire genre, mais en fait qui sont flippés ! Ils vont se réfugier dans leurs personnages, dans ce qu’ils savent faire, qui font des refus, vont dénigrent, et quand ils font des erreurs laissent entendre que c’est toi qui les fais.
Nous, on fait profil bas, on arrondit car notre mission est évidemment que l’invité soit toujours à son aise et mis en valeur. Et c’est notre défi ! Chaque dimanche, on a un invité dont on ne sait pas comment il va réagir. Notre travail, c’est de faire tenir l’improvisation avec tout cela : les erreurs, les incompréhensions, la parole de trop, les choses à récupérer en direct. C’est le travail du collectif Colors. »

Esteban : « Là où tu as vraiment raison c’est que ces erreurs, ces fulgurances, ces moments spécifiques où l’invité va se réfugier dans ce qu’il ou elle sait faire, dans ses automatismes, dans son adrénaline, dans sa manière de vivre sur scène son stress, créent des accidents dont nous allons nous emparer et c’est là que le moment de grâce va surgir. Parce que personne n’aurait pu présager cet accident-là et nous on le prends parce que c’est notre métier, on le transforme. C’est comme si on avait une chenille et on ne sait pas quel est le papillon qui va en sortir. Nous on fait sortir le papillon sans savoir ce qu’il y avait dans le cocon avant. »

David : « Oui, l’image est très belle. Et il faut bien comprendre que si nous ne jouions Colors qu’entre nous, sans l’invité, il y aurait peut-être moins cette magie car nous nous connaissons trop bien. L’invité apporte – comme le disait très bien Esteban – cet accident qui fait qu’à un moment donné, nous nous disons : « Génial, on peut partir là-dessus », alors que nous n’y aurions peut-être pas pensé si nous avions joué seulement entre nous. »

Esteban : « Le bureau est bien rangé. Tout à coup, la fenêtre s’ouvre, une bourrasque fait s’envoler tous les papiers… »

David : « Et on découvre un papier que l’on n’avait pas vu ! On ne l’aurait jamais vu sans cette bourrasque. »

Esteban : « Et tout bascule ! »

David Garel et Esteban Peroy, décembre 2025

 

NOURRIR L’IMAGINAIRE

Nathalie : « Comment nourrissez-vous votre imaginaire et votre technique au fil des mois ? »

Esteban : « La technique se travaille en atelier et avec l’expérience. Il y a une technique très forte en impro. Les gens qui disent : « L’impro, on l’a ou on ne l’a pas », se trompent. Ce serait comme dire : « On sait faire du free jazz. » Si quelqu’un sait faire du free jazz sur son piano, c’est parce qu’il a quarante ans de piano et de jazz derrière lui. C’est cela qui donne l’impression qu’il peut jouer n’importe quoi, n’importe comment. L’impro, c’est la même chose. »

David : « Et évidemment plus cela paraît simple pour les spectateurs, plus en réalité c’est parce que c’est extrêmement bien réglé et aiguisé techniquement. L’improvisation est très technique. Concernant l’imaginaire, c’est le travail de chacun : passer son temps à se raconter des histoires, regarder quelque chose, être capable d’imaginer des conversations… tout cela c’est presque une déformation professionnelle. C’est comme travailler sa mémoire ou ses muscles : c’est une musculation de l’esprit. Et cela peut parfois devenir une déformation : dans les transports en commun, je suis capable de lire une conversation sur ses lèvres de quelqu’un, tout en entendant la conversation à côté et de voir que le métro n’est pas là. Il y a une écoute déformée qui fait qu’à un moment, on aurait envie de répondre à cette personne (qui ne sait pas que tu lis sur ses lèvres) « Je pense que tu as tort, Mbappé, il faut qu’il reste numéro 9. » Tout en lui disant à l’autre discussion: « Tu parles très mal à ta compagne, tu devrais lui montrer un peu plus de respect. » en encore en parallèle se dire « Tiens, ce métro est en retard, il aurait dû passer deux minutes plus tôt. ». C’est une vraie déformation, une musculation de l’esprit. Et quand on est sur le plateau, la magie intervient là-dessus : mais comment Esteban savait-il, en entrant, que David allait faire ceci ? »

Esteban : « En fait je ne le savais pas, mais par mon jeu j’arrive à faire croire que je le savais ! Une anecdote : un comédien assez connu dont je ne citerai pas le nom, et que nous avons rencontré il y a quelques années, nous a confié qu’à un moment de sa vie, il avait fait tellement d’impro et à un tel niveau qu’il avait dû faire quelques séjours en hôpital psychiatrique. Il voyait un stylo, un casque, un objet, et son esprit démarrait, il ne dormait plus, cela tournait en boucle. Il avait besoin de mettre ce processus en pause. Cela m’avait marqué. »

David : « Oui, moi également. Il indiquait qu’en regardant les panneaux publicitaires, pour peu qu’il y ait plusieurs panneaux avec la même publicité, il avait l’impression qu’on le suivait. C’était devenu presque paranoïaque, l’esprit toujours en ébullition. »

Godefroy : « Justement, travaillez-vous pour des publicitaires ? Parce que vous avez 10 idées à la minute ! »

Esteban : « Non. On préférerait qu’ils travaillent pour nous et qu’ils fassent la promo de Colors. »

David : « Personnellement, non. Il y a parfois eu des rencontres professionnelles où j’ai senti qu’il y avait des possibilités, mais je n’ai jamais été convoqué pour travaille sur tel ou tel produit. J’aimerais bien, mais pas tout seul. »

Esteban : « Moi je n’aimerais pas, je préfère qu’on vive de notre art. »

David : « Pourquoi pas, pour donner un coup de main, mais je trouve que cela se fait à deux. On s’enrichit à deux. Moi, je le fais avec Esteban : on part sur un truc, on démêle, puis ceci, puis cela… »

Esteban : « Je crois qu’ils ont compris depuis le début ! « (rire)

 

LA TROUPE

Nathalie : « Justement, il y a vous deux, mais il y a aussi le reste de la troupe… »

Esteban : « La troupe de Colors, c’est douze autres personnes – en plus de David et moi – qui ont en commun un talent, une technique d’improvisation, une envie artistique, une énergie, et qui aussi humainement sont des gens que j’aime.
Je vais paraphraser l’interview d’Alexandre Astier, dans laquelle il disait qu’aujourd’hui il ne travaillerait pas avec quelqu’un avec qui il n’aurait pas envie de déjeuner. Et bien c’est pareil à Colors : dans la troupe il n’y a personne avec qui nous n’aurions pas envie d’être amis. Nous sommes toujours heureux de nous retrouver. Et les spectateurs et les spectatrices voient aussi la connexion et la puissance de l’affect entre nous : nous sommes là pour vivre le plaisir, donner du plaisir aux gens, en prendre nous-mêmes, et ils le voient. Finalement, pour parler comme les publicitaires c’est un peu une relation « Win-win ». »

 

LES IMPROS QU’ON NE FAIT PAS

Nathalie : « Y a-t-il des terrains sur lesquels vous ne voulez pas aller ? »

David : « Oui. Tout ce qui est facile, graveleux… »

Esteban : « …vulgaire et gratuit. »

Nathalie : « C’est un mantra. »

David : « Oui, mais en plus ce n’est pas le public de Colors. C’est facile d’aller vers le cul… »

Esteban : « Et puis c’est chiant ! Quand quelqu’un nous donne un thème du style « Zemmour et Mélenchon dans une barque »… Mais Zemmour et Mélenchon, on les voit sur les télés, sur les chaînes d’information continue toute la journée, ce n’est pas pour se les farcir en plus un soir de spectacle. Ni Poutine, ni Trump, ni ce qui se passe d’horrible dans le monde. Et Dieu sait qu’il y en a… »

David : « Éventuellement, dans une improvisation, si c’est bien senti, on pourra faire un parallèle, voire un clin d’œil, mais ce sera extrêmement subtil. D’une manière générale, nous ne cherchons pas à relater dans Colors les histoires du quotidien ou l’actualité. Nous préférons nous en évader. Dans l’ordinaire, nous préférons l’extraordinaire. »

Esteban : « Ce qui n’empêche pas d’avoir résolument un axe humaniste : les impros peuvent dénoncer. Elles peuvent être féministes, car on a besoin aujourd’hui de faire plus pour le féminisme, elles peuvent être humanistes, peuvent être solidaires, intelligentes, s’inscrire contre le racisme, contre des pratiques dictatoriales, etc. Mais ce ne sont jamais des choses que l’on va utiliser comme une manière de donner des leçons. On va les jouer, les vivre, on va vivre des situations, des personnages, et le public fera ses propres parallèles avec les valeurs que nous défendons ou avec celles dont le personnage se moque ou inversement qu’il glorifie. Parce que, comme tout vient de nous en temps réel, nous ne pouvons pas être d’autres personnes que des personnes du monde. Même si l’on joue un extraterrestre, une cruche de lait entier, l’allégorie de la jalousie ou un dieu de l’Olympe, nous sommes avant tout des êtres humains du monde. Nous sommes complètement imbibés de ce qu’est le monde aujourd’hui. Malgré l’imaginaire, malgré la technique, ces choses peuvent ressurgir à un moment donné et venir se connecter à nos valeurs propres, que l’on va distiller à l’intérieur même de la création. » (se tournant vers David) « C’est très pompeux ce que je dis ? »

David : « Non, c’est tout à fait vrai. »

Nathalie : « Et pour conserver ces valeurs et cette confiance entre vous, est-ce que vous débriefez vos spectacles ? Vous faites-vous des observations critiques ? »

Esteban : « Oui, mais très rarement sur le fond. Toujours sous le prisme de la technique. Comment faire pour se dire : « Cette impro aurait pu être meilleure parce qu’on aurait dû la prendre comme ça ou comme ci. » Je ne vais pas condamner une envie, un propos, sauf quand quelqu’un reprend justement l’actualité ou fait du graveleux, parce que ce n’est pas l’idée de Colors. À part cela, il s’agit surtout de technique : comment améliorer la proposition. »

David : « Oui, toute l’équipe se parle quand on a fini un Colors. Parfois c’est très basique : on a aimé, on n’a pas aimé, on était à notre aise ou non. Esteban veille toujours à ce que l’on soit bien. Son premier souci, quand on a fini un Colors c’est : « Comment ça va ? Comment vous l’avez senti ? ». C’est important car parfois on est fatigué, on a moins d’énergie, moins d’idées ou c’est moins fluide. On débriefe toujours. On fait parfois notre propre mea culpa : « Là, je suis tombé dans la facilité, je n’étais pas très inspiré. Là, j’ai bloqué sur… »

Esteban : « Là, je ne t’ai pas laissé parler… »

David : « Là, je suis rentré un peu vite, je n’ai pas écouté ta proposition. »

Godefroy : « Et même en plein spectacle, sur scène, on a l’impression que vous vous donnez parfois des conseils, des pistes… »

David : « Non, non, on ne se donne pas de conseils, ca a trop vite ! »

Esteban : « On s’envoie peut-être des idées, mais encore une fois c’est technique. Éventuellement on recadre rapidement. Si l’invité n’a pas d’idée, on peut lui dire : « N’oublie pas, tu as mis la potion magique à l’intérieur de cette malle en cuir » pour l’aider. »

David : « Et en coulisses on ne se parle pas tant que ça. On pourrait croire qu’on va prévoir de faire ceci ou cela, mais en fait on ne peut pas car on se couperait de ce qui se passe sur le plateau. Donc on est essentiellement dans l’écoute. Éventuellement, si l’on se dit qu’il vaudrait mieux y aller à deux, l’un va se tourner vers l’autre et lui faire un signe. Mais on reste toujours en lien avec ce qui se passe sur le plateau. »

Esteban : « Viens avec moi ! »

David : « Oui, parfois, c’est juste « Viens avec moi ! » et généralement quand Esteban te dis ça, tu n’as pas besoin de demander pourquoi. Tu viens ! (rires) Oui, tu viens car tu sais que tu vas comprendre ! Alors évidemment, nous avons la chance de jouer Colors tous ensemble, de jouer aussi tous les deux avec le spectacle « Entre amis », donc on se connait très bien et les connexions sont encore plus rapides. »

Nathalie : « Justement, nous nous étions croisés dans les rues d’Avignon, et tu nous avais dit, David, qu’Esteban se souvenait de tout, tandis que toi, tu avais tendance à ne te souvenir de rien. »

David : « Oui, incroyable il se souvient de tout, et moi de rien ! »

Esteban : « C’est humble de la part de David. Il minimise toujours son talent ! »

David : « Non, je ne minimise pas ! Je ne sais pas comment il fait. Esteban est capable parfois après les spectacles de te dire : « Mais rappelle-toi, tu avais dit ça. » Alors que moi, lorsque je sors de spectacle et que je parle avec mes élèves, parfois ils me rappellent : « Quand tu as fait cette improvisation-là… » Et je suis interloqué : « J’ai fait ça, moi ? ». Evidemment il y a quelques improvisations que je n’oublierai jamais car elles m’ont marqué, comme les pouces levés ou les Triplettes de Belleville, qui remontent à longtemps et où il s’est passé quelque chose d’exceptionnel… »

Esteban : « Ou des rooftops, des passages secrets… » (rires)

David : « Et encore, moi je ne joue qu’un Colors par mois alors qu’Esteban en joue tous les dimanches depuis dix-huit ans ! Donc il a fait un nombre de Colors incalculable et je ne sais pas comment il peut se rappeler tel ou tel truc. Je ne sais pas comment il fait ! En même temps, comme c’est le boss, il est aussi beaucoup dans le contrôle total : il gère le temps, il gère beaucoup de choses. »

Esteban :  » Un peu trop de choses d’ailleurs, et parfois quand je suis fatigué, cela me joue parfois des tours… »

David : « Esteban gère tout ! Colors n’existerait pas s’il n’était pas là. C’est très clair. Il apporte tellement… »

Esteban : « En tout cas, cela n’existerait pas sans l’équipe ! J’aimerai dire surtout que quand on se souvient d’une impro, c’est soit très bon signe, soit très mauvais signe. On ne se souvient pas des impros lambda, qui fonctionnent normalement. On se souvient des impros qui nous marquent de manière extraordinaire ou des moments d’échec cuisant… »

David : « …de détresse totale…. »

Esteban : « …et il y en a moins d’ailleurs, heureusement. »

Nathalie : « Ça se manifeste comment, la détresse totale ? »

Esteban : « On sourit, on se fait applaudir, puis on rentre en coulisses et on se flagelle au nerf de bœuf, et après on urine sur nos plaies respectives avec du gros sel ! »

David : « Ça se produit quand on n’arrive pas à se comprendre. Ce sont des cerveaux en ébullition, avec de vraies personnalités. Parfois, on croit se comprendre, puis l’un déverrouille sur quelque chose et les autres n’arrivent pas à le suivre. Cela va trop vite, c’est trop loin, trop perché. Quelqu’un connaît un sujet et croit par erreur que les autres le connaissent aussi. Alors on est un peu comme le lapin pris dans les phares. On se regarde sans comprendre. »

Esteban : « La technique nous sauve, mais c’est une fausse osmose, beaucoup moins efficace, moins puissante émotionnellement pour le public que ce qui se construit naturellement. »

Godefroy : « Dans l’improvisation, il y a beaucoup d’exercices différents. Par exemple, il y en avait un qui m’a épaté où chaque personne devait commencer sa phrase par une lettre de l’alphabet. »

Esteban : « Oui, ce sont des catégories : des impros à la manière de Jules Verne, en doublage américain, ou dans ton exemple un abécédaire : chaque phrase commence par A, puis B, puis C, puis D, etc. Ce sont des exercices que l’on peut faire dans les ateliers ou qui viennent servir les spectacles. Les catégories sont assez pratiques pour des joueurs ou des joueuses d’impro peut-être un peu moins expérimentés. Le fait d’avoir ces contraintes et de réussir à construire des histoires peut donner de l’envergure à un spectacle de manière plus directe. »

David : « Mais n’oublions pas qu’avant toutes les catégories, toutes ces formes, l’improvisation reste avant tout du jeu… »

Esteban : « C’est très juste ! »

David : « … et dans Colors, au-delà de la mise en scène, ce que l’on cherche à faire, c’est jouer. Nous sommes des techniciens de l’impro, nous le sommes devenus au fil du temps, mais à la base de tout cela, il s’agit de mieux jouer. Je trouve que Colors, au fil du temps, a gagné ses lettres de noblesse — c’est un peu prétentieux, on pourrait dire sa théâtralité — parce que cela joue de mieux en mieux. Les gens qui font partie de l’équipe de Colors ne sont pas seulement des techniciens de l’improvisation, ce sont aussi des comédiens, des comédiennes, des chanteuses. Cela fait toute la différence. »

Godefroy : « Est-ce que la contrainte liée à l’exercice imposé stimule la créativité ? »

Esteban : « Oui, mais parfois cela peut être ennuyeux. Par exemple, si on me demande de faire une impro à la manière d’un western, très vite, les lieux communs vont tomber : le duel, le saloon, le shérif. Si l’on sait vraiment utiliser la contrainte ou la catégorie au service d’une création inédite, cela peut être intéressant. Sur cet exemple du western, si le thème est « les petits pois », on peut avoir deux cow-boys qui font un duel à OK Corral pour savoir qui va récupérer la boîte de petits pois. Mais ils auraient pu faire la même chose pour une boîte d’asperges ou la piscine derrière la ferme de McGregor. Alors que l’idée serait plutôt de jouer deux petits pois dans une boîte, en duel pour savoir lequel des deux va devenir shérif de Petit Pois Corral. Là est la différence. Or on n’a pas toujours ce réflexe-là. Donc quand on ne l’a pas, les catégories peuvent emmener vers de la confusion ou de la redondance. Quand on fait une impro « Sherlock Holmes » ou « Seigneur des Anneaux », on va toujours avoir Gollum, un anneau, etc. Certes c’est drôle pour les gens qui découvrent la première fois, mais en matière de création, d’inédit, de dramaturgie inédite, cela peut ne pas fonctionner. Cela ne veut pas dire qu’il ne peut pas y avoir des moments merveilleux de temps à autre. Mais l’écueil est là. Ainsi David organise chaque année le Florent Impro Tour, où les élèves du cours Florent et des cours Florent de France et de Navarre s’affrontent sur des catégories. On a parfois des choses merveilleuses, et parfois des lieux communs épouvantables. »

David : « Oui, je reste comédien avant tout et je cherche toujours à laisser la place au jeu. Quand la contrainte est trop forte, il n’y a plus de jeu. Pour moi, dans cet exemple de l’abécédaire, on va tellement chercher que l’on oublie de jouer. Quand la contrainte fait que l’on est dans sa tête et non plus dans le jeu, il y a moins d’intérêt. »

Esteban : « Il n’y a plus de personnage, le public n’a plus d’empathie, il n’y a plus d’enjeu. Exemple : « Ah ! », « Bonjour, t’est là ! », « C’est à dire ? », « D’accord ! », « Eh bien… » Oui, mais en fait, là, qu’est-ce qu’on raconte comme histoire ? »

 

À AVIGNON, TU ES L’UN DES 1700 SPECTACLES QUOTIDIENS

Nathalie : « Que représente Avignon pour une troupe d’impro ? »

David : « Cher ! »

Esteban : « On prend cher, cela coûte cher, et on prend sept ans en un mois ! »

David : « Avignon, c’est épuisant… »

Esteban (avec une voix de générique de film) : « Une machhhine à broyer les hommes ! »

David : « Moi, j’y ai perdu cinq kilos ! Le festival d’Avignon, c’est un moment qui doit rester festif, mais évidemment il est toujours beaucoup plus festif quand on a deux jours d’avance de réservation, que quand on doit tracter (distribuer des tracts) pendant 7 heures avant de jouer. Quand on n’est pas dans cette situation, qu’on tracte pour faire venir les gens, et qu’on espère qu’ils vont venir, on ne l’aborde pas de la même manière. Je trouve aussi que c’est une école d’humilité. On a beau jouer dans Colors, faire plein de belles choses à côté, quand on arrive à Avignon, on se dit : « Non, tu n’es personne. » En tout cas, tu es noyé dans beaucoup de monde. »

Esteban : « Tu es l’un des 1 700 spectacles quotidiens ! Je dis bien Quotidiens ! »

David : « Donc tu te bats. C’est bien de vivre ce festival d’Avignon, parce que c’est quand même dingue de voir autant de spectacles. Tu se balades dans une ville, tu croises tout le monde, des inconnus, des gens que tu adores, des anciens que tu n’as pas vus depuis longtemps. Dans notre cas, on croise des anciens élèves qui ont grandi, qui jouent désormais dans des productions incroyables. Tout cela est très chouette. Mais c’est aussi épuisant, fatigant, parfois frustrant. Il y a aussi tout l’envers du décor : beaucoup de travail, beaucoup d’énergie, et on n’est jamais sûr de rien. Pour Avignon 2025, on s’en est tirés parce qu’on a bossé comme des fous pour faire venir les gens. On ne s’est jamais reposés, jamais relâchés. Je ne me suis pas autorisé un seul jour de repos. Tous les jours, 6 heures par jour… »

Esteban : « Et en plus, il s’entraînait pour le Marathon… » (sourire)

David : « Oui, en plus… »

Esteban : « Parce que David est un sportif incroyable ! Le marathon en deux heures et demie, c’est ça ? »

David : « 2 h 39… »

Esteban (jouant les bateleurs) : « Mister Orange, 2h39 au Marathon, si vous venez ce soir, vous verrez ses abdos dans sa présentation ! »

David (chuchotent à Esteban, sous un faux air gêné) : « Oui, mais j’ai un peu pris de poids, pn est en période de décembre, ça ne se voit plus beaucoup… »

Nathalie : « Ressentez-vous une différence entre le public d’Avignon et celui de Paris ? »

Esteban : « Oui ! À Avignon, ils ont des tongs et sont en short ! »

Nathalie : « En espadrilles ? »

Esteban (chantonnant) : « En espadrilllle !« 

David : « Le public avignonnais, quand il vient, est assez client, il vient pour cela. Nous avons eu de très beaux retours, les gens sortaient hilares. À Paris, ils sont contents, mais plus pudiques, ce n’est pas la même démonstration. Autant à Avignon, parfois on se dit : « C’est un peu exagéré », puis finalement : « Non, on est formidables. » À Paris, il y a plus de retenue, on est content des embrassades et des félicitations. ..et évidemment (se tournant vers Esteban) ils ne sont pas habillés pareil ! C’est plus international à Avignon. »

Nathalie : « Et ça transpire plus… »

Esteban : « Surtout quand la clim est en panne ! » (rires)

Nathalie : « Et qu’on mange trop de Mon Chéri. »

Esteban : « Ah, mais ça c’est un autre spectacle, c’était « Love music » où je faisais manger des Mon chéri tièdes et avariés à des gens qui ne trouvaient pas les bonnes réponses aux quiz musicaux ! »

 

DEUX IMPROS MARQUANTES

Nathalie : « Auriez-vous une anecdote, quelque chose qui vous a marqué dans vos Avignons ? »

David : « Esteban en a fait bien plus que moi… (cherchant puis se tournant vers Esteban) On peut peut-être raconter cette anecdote de Pandore, qui nous a fait rencontrer le Théâtre Poche Graslin, à Nantes ? »

Esteban : « Oui, elle est super ! »

David : « Alors, nous jouons Pandore à Avignon, on tracte, des gens viennent et une dame arrive… Je ne sais plus si nous savons qu’elle est programmatrice ? »

Esteban : « Non, on ne le sait pas. En tout cas, elle est truculente. »

David : « Voilà. Elle s’était fait mal au genou dans la journée, elle avait la jambe tendue, elle n’avait pas du tout prévu d’aller voir Pandore. C’était des amis programmateurs qui lui avaient dit de venir. Donc elle arrive pas disposée du tout, elle a ce genou qui l’embête… »

Esteban : « Elle s’installe au premier rang et parle fort : « Oh on est mal installés ! » Une parisienne quoi ! »

David : « Oui ! (sourire) Rien ne va ! Alors on la choie, on ne lui fait pas un traitement de faveur, mais on fait en sorte qu’elle soit bien, et surtout qu’elle ne fasse pas chier non plus tous les autres qui n’ont rien demandé. Et soir-là, nous avions notre pianiste… »

Esteban : « Oui, on avait Gilles Ramade, un immense musicien du Sud, qui nous faisait le bonheur d’être Guest… »

David : « Qui était au piano pendant que nous jouions tous les deux… »

Esteban : « Gilles Ramade qui est assez beau gosse et qui semble t-il avait les faveurs de cette femme ! » (sourire)

David : « Et on sort une première impro …qui fait partie de mon panthéon : un Picasso et une œuvre d’art moderne qui cohabitent au MoMA à New York et qui s’inquiètent parce qu’ils doivent être déménagés pour repartir dans une exposition temporaire. On sort un truc au cordeau, pas un mot de trop, la musique aussi… Première impro, énorme… »

Esteban : « La salle, elle n’était pas debout mais il s’est passé quelque chose d’énorme ! »

David : « Et là, la programmatrice, après cette première impro, on n’a plus entendue ! Je me rappelle de cette impro parce que, c’est comme les entrées au théâtre, il ne faut pas les rater, et cette première impro est arrivée pile-poil. »

Esteban : « Et la conséquence de cette rencontre c’est que depuis plus de dix ans nous allons jouer régulièrement dans des théâtres de Nantes. »

David : « C’est un très beau souvenir, qui était pourtant mal parti ! Et puis, toujours à Avignon, il y a aussi cet événement privé où nous nous sommes retrouvés devant trois champions du monde d’improvisation. »

Esteban : « Qui étaient nos maîtres, qui avaient vingt ans de plus… »

David : « Et on a cru, à un moment donné, que nous étions un peu dans un dîner de cons. »

Esteban : « C’étaient les dix-huit ans de la fille de quelqu’un que nous ne citerons pas. Nous nous sommes retrouvés dans une grande villa avec piscine, dans les hauteurs d’Avignon. Et je découvre que dans le public, il y avait trois ou quatre improvisateurs de légende, des gens que nous connaissions. Et effectivement avec David on s’est dit : « En fait, ils nous ont filé 500 ou 1 000 balles… »

David : « …pour qu’on présente vingt minutes de notre speclacle Pandore. Mais nous, je me rappelle on se changeait dans une pièce en se disant : mais ils vont se moquer de nous ! »

Esteban : « On y es allés la fleur au fusil. »

David : « Et en fait pas du tout : ils ont beaucoup aimé, ils se sont éclatés, ils ont ri et nous avons reçu de très beaux compliments. En réalité, cette dame, pour les dix-huit ans de sa fille, avait convié des personnes qu’elle avait aimées dans Avignon… »

Esteban : « …une danseuse, un chanteur, et nous en impro… »

David : « Et elle offrait cela à sa fille. C’était lunaire ! »

Esteban : « On s’est retrouvés dans la piscine avec un présentateur du Journal télévisé de France 2, à boire du champagne. C’est là d’ailleurs que nous avait été raconté l’histoire de la personne qui avait de la paranoïa. »

David : « Ça fait partie des moments qui sont croustillants, magiques ! »

 

DES PROJETS

Nathalie : « Y a-t-il encore des choses que vous avez envie d’explorer ? »

Esteban : « Oui, énormément ! »

David : « C’est insondable… On a encore plein de chose à… »

Esteban (caressant le biceps de David avec un grand sourire amoureux) : « On en parle… Mais est-ce que ça se fera… »

David (se penche et pose en riant sa tête sur l’épaule d’Esteban, avant de reprendre son sérieux) : « Oui, on a encore plein d’envies, parce que tout se régénère. Nous avons des spectacles que nous avons beaucoup joués, que nous connaissons bien, et puis nous avons envie de nouveau. Envie de nous challenger, de tenter de nouvelles choses. »


David Garel et Esteban Peroy, décembre 2025

 

ENTRE AMIS

Esteban : « Entre amis, par exemple, c’était un vrai challenge ! »

David : « Oui, il faut savoir qu’à la base, nous avons créé ce spectacle pour Avignon 2020, qui a malheureusement été sacrifié à cause du Covid. Nous l’avons quand même créé, mais à Paris. »

Esteban : « On l’a créé pour nous deux, c’est pour ça que ca s’appelle Entre amis ! »

David : « Oui. Esteban m’a appelé un jour en me disant : « J’ai une idée. » Nous avions envie de jouer tous les deux, d’avoir une forme à nous. C’est un « Long form » : on part de quatre questions posées au public… »

Esteban : « Puis on joue une heure vingt. Nous jouons entre cinq et dix personnages chacun. Il y a tous les personnages, leurs arcs narratifs, les uns après les autres, avec une histoire globale. C’est vertigineux pour nous. Avant de jouer Entre amis, nous sommes vraiment challengés ! »

Godefroy : « Et pour le public c’est difficile également, parfois où l’on ne sait plus trop qui est qui… »

Esteban : « Si l’on ne sait plus qui est qui, c’est qu’on a mal joué ! »

Godefroy : « Si il m’a semblé que vous intervertissiez parfois les personnages… »

David : « Ah oui, ça on le fait et il y a même parfois des moments où on se perd ! »

Esteban : « Oui, on intervertit nos personnages, puis on se retrouve tous les deux avec le même ! »

David : « Mais il faut savoir que pour respecter vraiment l’art de l’improvisation, avec Esteban nous ne nous parlons jamais avant. Nous pourrions nous dire : « Ce soir, je vais tenter quelque chose… » Mais non, jamais. Une fois, il m’a dit : « David, je vais faire une entorse à la règle. Je vais faire quelque chose que je n’ai encore jamais fait, et je vais te demander de ne pas réagir quand je vais le faire. » C’est tout ce qu’il m’a dit. Moi, j’étais au taquet, en me disant : « Qu’est-ce qu’il va faire ? » Et évidemment, quand il l’a fait, j’ai réagi. »

Esteban : « C’était quoi ??? »

David : « Tu m’avais dit que tu n’avais jamais joué un personnage qui prenait de la drogue. »

Esteban : « Ah, oui c’est vrai. Un personne qui prenait la drogue dure, un personnage en souffrance. »

David : « Et quand il a commencé son personnage, j’ai réagi « QUOI ? Tu prends de la drogue ??? » alors qu’il m’avait demandé de ne pas le faire. J’avais oublié sa consigne, tout comme j’oublie les impros. » (rire)

Esteban : « Ce qui aurait corroboré le fait que, depuis longtemps, j’en prenais et qu’il le savait. »

David : « Je voudrais dire enfin qu’avec « Entre amis », quand on réussit ce « Long form » le public a souvent un doute : « Ils savaient à l’avance. » Je me rappelle que cela nous a valu une critique d’une personne qui n’a jamais voulu croire que nous faisions vraiment de l’impro : « Ils ont une histoire et ils l’adaptent avec les quelques informations que leur donne le public. ». Nous nous sommes dit à la fois que c’était nul de sa part et, d’un autre côté, plutôt élogieux car cela voulait dire que nous avions été assez bons pour laisser supposer que tout était déjà écrit. »

Godefroy : « Alors qu’il suffit de venir deux fois pour constater que ce n’est pas le cas ! »

David : « Absolument. Mais ce monsieur n’était apparemment pas prêt à revenir une deuxième fois… »

 

CONCLUSION

Esteban : « Colors, c’est tous les dimanches à 20 heures au théâtre du Splendid. Vous avez aussi l’École française d’impro, avec des cours le soir, le samedi et le week-end à Paris. Et il y a évidemment le cours Florent, qui accueille des gens ayant peut-être davantage de velléités de professionnalisation. »

 

 

Notes et liens

Esteban Perroy, comédien, auteur, metteur en scène et improvisateur, est le fondateur et directeur de l’École Française d’Improvisation Théâtrale (EFIT), qu’il dirige depuis 1998 ainsi que de la troupe Colors.
David Garel, comédien et improvisateur, est membre de la troupe Colors et responsable du département Improvisation du Cours Florent Paris.

– Photo d’illustration de l’article extraite de la vidéo de l’entretien.
– Le montage vidéo a été validé par Esteban Perroy et David Garel.
– La transcription écrite, légèrement remaniée, a également été relue et enrichie.
– Enregistrement le 14/12/2025 au restaurant Japonais Fuuga Ya, 330 Rue Saint-Martin, 75003 Paris (à côté du théâtre du Splendid). Entretien : Godefroy et Nathalie. Image, son, montage : Godefroy Troude


Merci à « Fuuga Ya » qui a eu la gentillesse d’accueillir l’interview.

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