Humanistes : entretien avec Pierre Jouvencel

Pierre Jouvencel (image extraite de la vidéo)

Dans cette vidéo de 40 minutes, Pierre Jouvencel, auteur et comédien, évoque son spectacle « Humanistes », consacré aux grands orateurs de la République française.

La vidéo de l’entretien est accessible sur YouTube :
00:00 Introduction
00:31 Genèse du spectacle : l’assassinat de Samuel Paty.
01:33 Mettre l’humanisme au cœur de la société.
02:50 Les grands orateurs de la République : Mirabeau, Olympe de Gouges, Victor Hugo, Gambetta, Ferry, Clemenceau, Jaurès, Briand, Zay, Mendès France, Veil, Badinter.
16:00 Réception du public.
21:25 Un spectacle rattaché à notre actualité.
24:27 Succès public.
26:08 La ruse et la force certes, mais aussi le vivre ensemble.
30:00 Réception du jeune public.
34:10 Disparition de Lionel Jospin.
37:08 Chronique : un jour, une histoire.

Ci-dessous, retranscription écrite de l’entretien.

Genèse du spectacle « Humanistes » :
l’assassinat de Samuel Paty

 

Godefroy Troude : « Pierre Jouvencel, après notre précédent entretien, il y a deux ans, consacré à votre spectacle Victor Hugo, un géant dans un siècle, nous nous retrouvons aujourd’hui pour votre nouveau spectacle, « Humanistes », consacré aux grandes figures de la vie politique depuis les débuts de la République. Pourriez-vous nous le présenter, en commençant peut-être par sa genèse ? »

Pierre Jouvencel : « Bien volontiers. La genèse du spectacle, c’est l’assassinat de Samuel Paty, le 16 octobre 2020, qui, comme beaucoup de Français, m’a profondément bouleversé.

Cet assassinat remettait en cause quelque chose de très intime, de très fondamental chez moi : la croyance dans le savoir, dans l’école, dans la transmission. Pour moi, c’est la base de tout.

J’aime beaucoup Victor Hugo — auquel j’ai consacré un spectacle — qui disait : « La liberté commence où l’ignorance finit. » Cette phrase me paraît essentielle. Qu’un professeur puisse être assassiné sur son lieu de travail, pour avoir simplement exercé son métier, par un extrémiste islamiste, c’était pour moi quelque chose de presque impossible à admettre.

Après le choc, après les mois d’effondrement qui ont suivi, j’ai éprouvé le besoin de remettre l’humanisme au cœur du débat et de dire qu’il fallait, absolument, reconstruire un discours humaniste.

Avec mon spectacle sur Victor Hugo, j’interviens beaucoup dans les collèges et les lycées. Et je me suis aperçu que beaucoup de jeunes connaissaient très mal, voire pas du tout, l’histoire de la République. J’ai donc voulu la leur raconter. Leur dire que si nous vivons aujourd’hui en République, ce n’est pas le fruit de l’évidence ni d’un simple héritage passif : c’est le résultat d’une longue histoire, d’un grand nombre de combats, de basculements, d’avancées.

Cette République repose aussi sur des fondements humanistes. Cet humanisme naît à la Renaissance, s’amplifie avec les Lumières, puis irrigue progressivement notre histoire politique. J’ai eu envie de faire entendre cette filiation.

Les grands orateurs de la République

 

J’ai donc écrit ce texte en partant du moment où l’on apprend l’assassinat de Samuel Paty. À partir de là, j’explique ce qu’est l’humanisme en m’appuyant sur les grandes figures qui ont permis à ce mouvement de se développer, de se diffuser et puisse être entendu. Car sans éloquence, les idées ne passent pas. Et notre histoire a produit des orateurs particulièrement éloquents. Ainsi je vais présenter tout au long de l’histoire, de la Première République à la Ve République, tous les grands discours et les grandes étapes de cette pensée humaniste qui ont fait avancer la société.

Je commence avec Mirabeau. Pourquoi Mirabeau ? Parce qu’il est le premier grand homme de la Révolution, son premier grand orateur. Certes, il ne dure pas longtemps, puisqu’il meurt assez vite. Mais dans les premières années de la Révolution, c’est lui qui porte cette parole. Je commence donc avec le discours du Jeu de paume, qui est le premier grand discours contre l’arbitraire royal, qui affirme cette idée essentielle : il faut une Constitution, une Constitution pour le peuple.

Ensuite vient Olympe de Gouges. Elle s’impose évidemment, parce qu’elle est la première à formuler la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, qu’elle va être une des premières grandes féministes de l’histoire, et qu’elle va amener le mouvement féministe ensuite : George Sand, Louise Michel, puis Gisèle Halimi, et puis tout le mouvement féministe qu’on connaît. Pour moi, Olympe de Gouges était absolument marquante.

J’évoque aussi la fin de l’esclavage, parce qu’on associe souvent son abolition à Victor Schoelcher en 1848, mais l’on oublie trop souvent qu’une première abolition a eu lieu dès la Révolution, en 1794.

Puis viennent Victor Hugo, avec son discours sur la misère, les droits de l’enfant, et aussi les combats que la République a dû mener contre les obscurantismes religieux. Je parle de Gambetta, sous la IIIe République, et de sa lutte contre le cléricalisme. Il faut rappeler qu’avec la loi Falloux, en 1850, l’Église avait cherché à reprendre la main sur l’éducation. Un certain nombre de figures politiques vont s’élever contre cela, préparant ce qui conduira plus tard à la loi de 1905. Et si l’on ne connaît pas cette histoire, on comprend mal pourquoi la laïcité française a cette forme particulière, assez singulière dans le monde occidental.

Puis je voulais aussi parler du colonialisme. La France a été une grande puissance coloniale, notamment à partir de 1830. Mais on sait moins qu’à l’époque, derrière Jules Ferry et beaucoup d’autres — écrivains, politiques, penseurs —, il y avait la conviction que la France avait pour mission d’aller porter une parole humaniste, d’aller porter le développement, d’aller porter le savoir, d’aller porter l’éducation dans des pays qui ne l’avaient pas. À l’époque tout le monde adhère alors à cette vision, sauf un, qui s’est élevé contre cela en 1885 : c’est Clemenceau, qui prononce un grand discours pour montrer les dommages de la colonisation et en même temps montrer aussi son énorme impact financier. Pour Clemenceau en effet, il était complètement idiot d’aller dépenser des fortunes pour mettre en œuvre une politique  raciste, qui  sous couvert d’élever les populations n’avait d’autre but que l’expansion territoriale. Et donc ce discours sur le colonialisme de Clemenceau est aussi particulièrement important.

J’introduis ensuite Jaurès avec la Lettre aux instituteurs, parce que je voulais, à côté des grands discours parlementaires, un moment plus intime. Cette lettre me paraît fondamentale. D’ailleurs, après l’assassinat de Samuel Paty, il a été demandé qu’elle soit lue dans les établissements scolaires. Pourquoi ? Parce qu’elle touche à la question centrale de la transmission. Qu’est-ce qu’enseigner ? Qu’est-ce que transmettre ? Jaurès dit bien qu’il ne suffit pas d’apprendre à lire, à écrire, à compter. S’il n’y a pas ce supplément d’âme, ce feu intérieur, ce désir véritable de transmettre, alors on ne fabrique que des machines à épeler. 
Il faut aussi donner ce supplément d’âme, qui est ce que nous sommes, et que si on n’est pas conscient, si l’enseignant lui-même, si le maître lui-même n’est pas conscient de ce qu’il est et de ce qu’il doit transmettre, eh bien il rate son chemin. Par contre, s’il est pénétré, s’il a cette flamme qui lui permet de transmettre, s’il est lui-même complètement convaincu de ce qu’il a à transmettre, alors à ce moment-là il sera en capacité de transmettre. Et Jaurès dit que les enfants finalement sont capables d’entendre les choses sérieuses, pourvu qu’on leur parle simplement et avec simplicité, à partir du moment où soi-même on est convaincu de ce qu’on enseigne. Je trouve que cette lettre aux instituteurs est absolument magnifique.

Ensuite, évidemment, je parle de la loi de 1905 avec Aristide Briand, qui pour la France et pour la République française est un monument. C’est une loi très particulière, qui permet à chacun de croire ou de ne pas croire, tout en sanctuarisant l’État et l’école. Cette loi dit aussi : la République garantit la liberté de conscience, mais elle ne peut accepter qu’une religion, quelle qu’elle soit, se place au-dessus d’elle ou prétende lui imposer sa loi. C’est là que se situe, selon moi, tout le problème posé par les extrémismes religieux. Il n’y a aucun problème sur le fait de croire, de ne pas croire, d’exercer sa religion comme on l’entend — mais toujours dans le cadre républicain. À partir du moment où une religion estime qu’elle se situe au-dessus de la République, alors à ce moment-là, on a un problème. Et c’est ce que j’essaie d’expliquer aussi dans ce spectacle.

Puis viennent les guerres. La Première Guerre mondiale, cette ignoble boucherie, bouleverse évidemment tout. Puis vient la Seconde Guerre mondiale. À ce moment-là, j’ai choisi de faire entendre Jean Zay, en 1940, parce qu’il incarne, comme de Gaulle, une foi intacte dans la victoire et la nécessité de redonner une espérance à la jeunesse française. Il comprend que l’on ne rendra pas son élan à un pays avec des régimes arbitraires, figés, tournés vers le passé. Jean Zay finira malheureusement fusillé dans un bois de l’Allier, arrêté par la milice de Vichy. J’avais envie de lui rendre hommage, lui qui a été ancien ministre de l’Éducation nationale du Front populaire, résistant, homme de culture, figure profondément importante.

Puis j’arrive à la IVe République, avec le moment de la construction européenne, la guerre froide, la décolonisation. Et là je reprends le discours de Pierre Mendès France, parce que pour moi, Mendès France, même s’il n’a pas gouverné longtemps, reste un modèle d’intégrité. Il incarne une façon de faire de la politique que j’admire : dire ce que l’on fait, faire ce que l’on a dit. Et Mendès France, me semble-t-il, était un peu l’archétype de cet exercice du pouvoir. D’ailleurs, il dit : « Gouverner, c’est choisir. ». Et ce discours est un discours important qu’il prononce en 1953, au moment de sa déclaration d’investiture. Alors, il n’aura pas l’investiture en 1953, il va falloir attendre 1954, mais c’est un discours qui me paraît très important.

Enfin on arrive aux grands discours de cette deuxième partie du XXe siècle et de la Ve République, qui sont d’abord le discours de Simone Veil, en 1974, sur l’interruption volontaire de grossesse, dans un contexte d’une violence extrême, y compris dans sa propre majorité. Elle est soutenue par Valéry Giscard d’Estaing, mais peu finalement par les députés de son camp, et pas davantage par la rue. Et elle va avec force et émotion défendre son projet de loi. Elle restera pour moi également comme une icône de la construction européenne, et de la lutte des femmes, de la liberté, et vraiment de l’émancipation des femmes.

Puis je termine avec le discours de 1981 de Robert Badinter sur l’abolition de la peine de mort,  qui est pour moi aussi un modèle de grand discours humaniste, qui aura fortement marqué notre histoire contemporaine. Il intervient, là encore, dans un contexte très difficile : à l’époque, 62% des Français sont favorables à la peine de mort, et Badinter va faire un discours où il fait appel à Hugo, il fait appel à Camus, il fait appel à tous ces grands noms, à Jaurès, à Gambetta, à Clemenceau, qui ont porté cette idée de l’abolition de la peine de mort depuis très longtemps. C’est pour moi un modèle des grands discours humanistes.

Ainsi avec ce spectacle « Humanistes », je balaye trois siècles d’histoire de la République, de la Révolution jusqu’à la Ve République, à travers ces grands discours qui ont façonné notre histoire et qui ont fait ce que nous sommes aujourd’hui. C’est à dire, je considère que si l’on est français, on hérite d’une histoire, et cette histoire porte une tradition humaniste. Or je trouve qu’aujourd’hui, dans notre société, avec tout ce que l’on voit autour de nous, avec les empires qui sont en train de s’élever et qui ne portent nullement de valeurs humanistes, je pense que nous avons une place à tenir, un rang à tenir, et surtout des valeurs à défendre. Car si nous ne les défendons pas nous-mêmes, personne ne le fera à notre place. Mon désir était donc de remettre sur le devant de la scène cette pensée de la République mais aussi de l’humanisme qui a façonné cette République. »

Réception du public

 

Godefroy Troude : « Comment le public a-t-il accueilli le spectacle depuis sa création il y a presque un an ? »

Pierre Jouvencel : « Je l’ai créé à Avignon en juillet 2025, et je le tourne depuis. La réception du public me réjouit beaucoup, parce que, très honnêtement, je ne savais pas du tout où j’allais en l’écrivant. C’est un objet un peu singulier. Ce n’est ni un one-man-show, ni une conférence. C’est un spectacle de théâtre, mais très historique, très didactique aussi. Je ne savais donc pas comment le public allait se situer face à cela. »

Godefroy Troude : « On sent malgré tout une continuité avec votre spectacle sur Victor Hugo. »

Pierre Jouvencel : « Oui, bien sûr, parce que Victor Hugo est lui-même l’un des grands humanistes de notre histoire. Il y a donc une continuité de fond. Mais les deux spectacles sont très différents dans leur forme. Dans Victor Hugo, j’incarne un personnage du début à la fin. Dans « Humanistes », c’est moi qui parle au public, qui le prends à témoin, qui explique, avant d’entrer ponctuellement dans la peau des différents orateurs pour faire passer leurs messages et leurs discours.

Il y a donc une continuité humaine, intellectuelle, historique, mais aussi une vraie différence de dispositif. Et je ne savais vraiment pas comment le public allait réagir. Et je pense qu’effectivement il y avait une sorte d’attente, qu’il existe un public nombreux qui se reconnaît dans cette vision humaniste de la France, dans ces idées qui l’ont façonnée. Mais le problème, c’est qu’il n’y a pas véritablement d’incarnation au plan politique.

Je précise d’ailleurs que je n’ai pas voulu avec ce spectacle faire quelque chose de  politique. Je suis ce qu’on pourrait appeler un comédien engagé, au sens où l’entendait Hugo. Au XIXe siècle, il y a eu toute une querelle entre ceux qui considéraient que l’artiste devait être engagé dans la société et ceux qui au contraire, comme Gautier ou les Parnassiens, considéraient que c’était détruire l’art que de le « souiller » avec une quelconque intervention dans les affaires humaines, de la société, etc. Et dans ce débat je me sens vraiment dans la tradition de Hugo, c’est-à-dire que je me considère comme un artiste engagé dans la société, et donc que je suis là aussi pour dire un certain nombre de choses, quitte à heurter parfois. Mais je ne voulais pas pour autant faire une tribune politique et c’est pour cela que je m’arrête au XXe siècle et que je ne vais pas jusqu’au XXIe. Je voulais que les auteurs des discours évoqués ne soient plus là, et que l’on reste constamment du côté de l’histoire. Bien sûr, il y a dans ce spectacle une subjectivité d’auteur : j’ai fait des choix, j’aurais pu en faire d’autres. On peut toujours discuter ces choix. Mais les faits, eux, sont là, ce sont des faits historiques.

Dès lors qu’on entre dans l’histoire en train de se faire, avec des acteurs encore présents, on bascule dans la politique actuelle. Et cela, je ne le voulais pas. Je voulais faire un spectacle de théâtre engagé, qui suscite des interrogations, mais pas une tribune politique.

Donc ce que me montrent les retours du public, c’est que les gens sont contents de retrouver cette Histoire. Nous l’avons tous, plus ou moins, apprise à l’école, mais souvent oubliée. Et j’y ajoute des anecdotes, des éléments moins connus, qui semblent beaucoup les intéresser. J’ai d’ailleurs publié un petit livre qui accompagne le spectacle, le texte de la pièce, et je constate qu’il se vend bien. Les spectateurs ont envie de le lire, de garder une trace. Et comme il est assez court, quelques mots, quelques lignes, il forme un bon résumé de l’histoire de cette République, de 1792 à 1958. »

Un spectacle rattaché à notre actualité

 

Godefroy Troude : « C’est un spectacle qui remet donc en avant des principes et des lois à une époque où l’on sent surtout l’opportunisme et le rapport de force. »

Pierre Jouvencel : « Oui, tout à fait. Nous vivons à une époque où l’on voit bien, avec Trump, avec Poutine, avec Xi Jinping et avec d’autres, combien on s’assoit facilement sur les lois. Or nous, en France, nous nous sommes construits sur la loi, sur la codification de la société, qu’elle fixe des limites, qu’elle distingue ce qui est permis de ce qui ne l’est pas. Et aujourd’hui pour les grands empires, c’est la force qui domine à nouveau.

J’avais envie de rappeler que la force ne peut pas tout, et qu’il faut continuer à exiger le respect des règles de droit. Alors évidemment, je ne parle ici que de la France. Je n’ai pas cherché à faire un spectacle à l’échelle du monde. Ce que je voulais, c’était que les jeunes Français, et les Français tout court, sachent l’histoire, cette histoire-là, comment elle est advenue, les aléas qu’elle a connus, pour arriver à ce qu’elle est aujourd’hui. Et qu’ils comprennent que cette tradition humaniste est profondément française.

Même si la France n’a plus la puissance qu’elle a pu avoir au XIXe siècle, même si on est devenus beaucoup plus petits à l’échelle du monde et qu’on n’a plus les ambitions que l’on pouvait avoir à l’époque, on doit quand même être relativement fiers de notre passé. En tout cas, on n’a pas à en rougir. Et il ne s’agit pas d’être chauvins et de dire : « On est les plus forts, on est les meilleurs », etc. Mais il s’agit aussi de garder ce rang, et d’être conscients de cette place qu’on a dans le monde, et surtout de ne pas se laisser aller à détruire tout ça.

Car si l’on ne connaît pas son histoire, on peut très facilement passer à autre chose. Et donc ces idées d’universalisme, de laïcité, de République, me semblaient particulièrement importantes d’être mises sur le devant et d’être rappelées à une époque où on a tendance à aller vers le communautarisme, où l’universalisme est battu en brèche, où la laïcité est constamment attaquée. J’avais envie de reparler de tout ça et de remettre ça en avant, et en tout cas que l’on soit conscient de cette histoire et conscient de la responsabilité qui est la nôtre de porter, et de continuer à porter, ce message. »

Succès public

 

Godefroy Troude : « Je crois que le spectacle a rencontré un vrai succès au Festival d’Avignon. Vous aviez salle comble… »

Pierre Jouvencel : « Oui, cela marche très bien. Et les livres se vendent très bien. Donc oui, je suis très content. Bien sûr, cela reste à une petite échelle, celle d’un comédien de théâtre. Mais je sens qu’il y a une attente. Je ne dis pas que tout le monde attend cela mais il existe un public pour qui cela compte, et beaucoup de gens, à la sortie, me disent : « Cela nous a fait du bien », « cela nous a mis du baume au cœur ». Et je leur réponds souvent : « Vous voyez, vous n’êtes pas seuls. »

J’ai aussi fait ce spectacle pour que ceux qui portent encore ces idées ne se sentent pas tout seuls. Parce que dans notre société actuelle, on peut avoir le sentiment que ces valeurs ne sont plus incarnées, plus portées, ou qu’elles le sont mais qu’on est un peu éparpillés. C’est pour ça que je dis à la fin du spectacle : « on se serre les coudes, on n’est pas seuls ». Et s’il le faut, il faudra se lever et peut-être même se battre quelque part pour défendre ces idées-là. Je pense qu’elles valent le coup. Je pense qu’elles méritent qu’on se lève et qu’on les défende. Mon but c’était ça ! »

La ruse et la force certes, mais aussi le vivre ensemble

 

Godefroy Troude : « …rappeler qu’il existe d’autres repères que la force et l’opportunisme, rappeler qu’il y a des idées, et aussi les apprendre aux jeunes qui ne les connaissent pas forcément… »

Pierre Jouvencel : « Oui. Et c’est aussi une manière de prendre un peu de hauteur. Quand on fait des études en Sciences politiques, tout le monde a lu Machiavel : la ruse et la force. C’est une définition très puissante de la politique, et l’on voit bien que, souvent, c’est la ruse et la force qui réussissent finalement. Et moi je dis qu’il doit y avoir une autre voie. Le ruse et la force ce n’est pas ce que je préconise. Je crois à une manière d’agir fondée sur la vérité, sur l’explication, sur la capacité à dire ce que l’on peut faire et ce que l’on ne peut pas faire, et de dire véritablement les choses sans enfumer les gens ni s’imposer simplement parce qu’on détient la force — qu’elle soit policière ou militaire. Même si cette voie est plus difficile car, l’histoire nous le montre, les figures auxquelles je me réfère ne sont pas toujours celles qui ont triomphé, je pense à Mendès France dont j’ai parlé tout à l’heure… Je pense surtout à Michel de L’Hospital, pendant les guerres de Religion, chancelier de François II, qui a été quelque part une sorte de Premier ministre de la France à ce moment-là : toute sa vie, il a essayé de concilier catholiques et protestants dans un esprit de tolérance, en essayant de faire en sorte que tout le monde puisse travailler ensemble. Il n’a pas réussi. Celui qui a fini par pacifier la France, c’est Henri IV — mais après avoir pris les armes et créé l’Édit de Nantes. Michel de L’Hospital a échoué, et pourtant c’était une démarche qui me paraissait intéressante. D’ailleurs, à l’Assemblée nationale, Michel de L’Hospital a sa statue devant le palais Bourbon (à la gauche de la façade, contre le trottoir), comme un des grands conciliateurs, celui qui a essayé.

C’est un peu la même chose avec Mendès France dont je parlais tout à l’heure. Il n’a pas eu l’investiture en 1953, il va l’avoir en 1954, mais il ne va pas durer longtemps. D’abord car il était difficile de durer dans le contexte de la IVe République mais aussi car sa voie était très ardue : dire ce qu’on est en capacité de faire, dire qu’on ne peut pas tout faire, d’être le plus honnête possible dans sa façon de gouverner, c’est mener une politique sur une voie étroite, une voie difficile. Il n’a pas réussi. Mais cela ne veut pas dire qu’il faille y renoncer. Au contraire. Je crois qu’il faut continuer à la défendre. Or aujourd’hui, dans une société qui est de plus en plus clivée, avec des extrêmes qui sont en train de monter de façon très forte, j’estime que cette voie conciliatrice, cette voie humaniste, cette voie explicative, n’est pas très bien représentée. Moi, j’ai envie de porter cette voie, parce qu’elle me paraît être la voie du progrès, la voie de la justice et la voie de la raison. Et je me battrai jusqu’au bout pour propager ces idées-là, pour cet esprit des Lumières qui a fait en sorte que la France est ce qu’elle est. »


Réception du jeune public

 

Godefroy Troude : « Vous intervenez beaucoup dans les écoles. Quels échos avez-vous de votre jeune public ? »

Pierre Jouvencel : « Jusqu’à présent j’interviens surtout avec « Victor Hugo, un géant dans un siècle ». Mon spectacle « Humanistes » commence lui aussi à entrer dans les établissements, notamment grâce au pass Culture (même si les crédits ont été très largement consommés, ce qui complique les projets au long cours), mais il n’est pas vraiment adapté aux collégiens parce qu’il suppose tout de même quelques repères historiques. Il est plus accessible à des lycéens. Je suis intervenu récemment dans un lycée, dans la région lyonnaise et les premiers retours sont très intéressants : les jeunes posent beaucoup de questions, et de bonnes questions. Je crois que cela leur apporte un éclairage sur des choses qu’ils ne soupçonnent pas forcément, parce que, pour eux, tout cela appartient déjà à un monde ancien.

Et ce que j’ai constaté, c’est que la République, au fond, ne leur parle pas vraiment. La chose publique, la Res publicae, c’est quelque chose qu’ils ne connaissent pas, Ils savent que nous sommes en République, bien sûr. Mais que met-on derrière ce mot ? Pourquoi ce régime plutôt qu’un autre ? Pourquoi pas une monarchie ? Pourquoi cette histoire-là ? Sur tout cela, ils ont souvent très peu de repères. Or, pour moi, c’est hyper important. J’avais aussi envie de leur donner de la chronologie, parce que beaucoup ne savent pas très bien situer les grandes dates de l’Histoire de France : tel événement, est-ce le XVIIe siècle, le XVIIIe, le Moyen Âge ? Il m’importait de remettre les choses en perspective et remettre les choses aussi à leur place. »

Godefroy Troude : « Donc avant de jouer « Humanistes » devant des lycéens, vous leur faisiez donc justement une introduction ? »

Pierre Jouvencel : « Oui, je leur propose effectivement une petite explication avant le spectacle  pour bien remettre les idées en place, mais aussi dire pourquoi j’ai écrit ce spectacle. Car on peut se demander : quel lien entre l’assassinat de Samuel Paty et un spectacle sur l’Humanisme ? »

Disparition de Lionel Jospin

Godefroy Troude : « Puisque nous évoquons un peu l’actualité, il y a un événement récent qui m’a frappé : le décès de Lionel Jospin. Et cela m’a fait mesurer, en creux, combien cet homme — qui a assuré le plus longtemps le poste de Premier ministre de la Ve République, et cela en plus en pleine cohabitation — a apporté de choses : les 35 heures, le PACS, l’égalité entre les femmes et les hommes avec des quotas… et combien il incarnait une intégrité qui nous manque aujourd’hui. »

Pierre Jouvencel : « Oui. Jospin me paraît en effet s’inscrire dans la lignée de Mendès France. On peut lui faire bien des reproches, bien sûr, mais il incarnait une forme d’intégrité très forte, et il savait se faire respecter dans son propre camp.

Il se trouve qu’à cette époque, je travaillais à Bercy, au Commerce extérieur, donc j’ai un peu, à ma modeste place, travaillé dans ce gouvernement.  Et c’est vrai que ça ne bronchait pas. Il y avait un respect de la personne qui donnait finalement les ordres, et en même temps on savait qu’on n’avait pas de problème parce qu’on savait qu’il était d’une intégrité absolue. Peut-être même parfois un peu raide, mais je préfère cela à des responsables politiques beaucoup plus coulants, et on a vu que qui peut arriver quand on est trop coulant dans ce domaine-là. En politique, on devrait être encore plus irréprochable que dans la vie ordinaire, absolument irréprochable.

Jospin, pour moi, c’était aussi ça. C’était cet homme intègre, dans une lignée à la Mendès France. Mais son cas corrobore aussi ce que je disais tout à l’heure. Effectivement, il a duré en tant que Premier ministre, mais en même temps, à la Présidentielle de 2002, il s’est fait éjecter, dès le premier tour, il n’a pas été au deuxième tour.

On lui a beaucoup reproché d’avoir laissé la gauche, d’être parti.… Moi, je fais partie de ceux qui ont compris sa position. Quand on a cette intégrité-là, après un tel désaveu, j’ai tout à fait compris qu’il s’en aille, et j’ai trouvé même que c’était assez digne.  Bon, il y a les deux écoles : il y a ceux qui ne comprennent pas, mais qui en même temps ont tout fait pour qu’il ne soit pas au deuxième tour en votant pour d’autres candidats ! Qui lorsqu’il s’est retiré de la vie politique ont dit : « Oh là là, c’est scandaleux, il se barre et il nous laisse dans un état déplorable… » Mais en même temps, les gars, si vous aviez voté pour lui, il n’aurait pas été obligé de se barrer ! 
Donc voilà, je trouve qu’il faut aussi, là, raison garder, que le procès qu’on lui a fait n’est pas très juste. Et aujourd’hui qu’il est décédé tout le monde est derrière lui, mais à ce moment-là il n’y avait pas grand monde derrière lui. »

Chronique : un jour, une histoire

Godefroy Troude : « J’ai vu que vous publiez chaque jour sur votre site Élégie une chronique consacrée à un fait historique. Là encore, il y a une continuité avec « Humanistes » et avec « Victor Hugo : un géant dans un siècle ». »

Pierre Jouvencel : « Oui. Alors, je crois que tout le monde a compris : je suis passionné d’histoire, et même si je ne suis pas historien et que je n’ai pas fait des études d’histoire, j’aime l’histoire. Aussi, depuis le 1er janvier, j’écris chaque jour une chronique que j’ai intitulée « Un jour, une histoire » : je choisis un événement historique marquant survenu ce jour-là, je le raconte, je le recontextualise, puis j’essaie de conclure en le liant à notre actualité

C’est une rubrique quotidienne que je publie sur ma page Facebook, puis sur Instagram. Peut-être qu’un jour j’en ferai autre chose. Mais ce qui m’intéresse, c’est toujours la même chose : reprendre les faits, les décortiquer, les remettre en perspective, rappeler que nous ne venons pas de nulle part. Même si on dit souvent que l’histoire ne se répète jamais tout à fait, elle nous apprend tout de même à comprendre et peut-être à être plus vigilants par rapport aux événements qui se passent actuellement.

Je trouve que nous avons tendance à trop oublier l’Histoire. Notamment chez les jeunes où j’entends souvent : « Tout cela appartient à l’ancien monde, cela ne nous concerne plus, on est passés à autre chose. » Bien sûr qu’il faut vivre avec son temps, mais cela ne nous empêche pas de savoir d’où l’on vient et ce qui s’est passé. C’est bien d’être dans son époque mais il ne faut pas oublier le passé. C’est aussi pour cela que ce travail quotidien me passionne, un travail à la fois de vulgarisation, mais aussi qui permet de raconter des faits historiques qui me paraissent vraiment intéressants. »

Godefroy Troude : « La connaissance du passé est fondamentale pour prévoir l’avenir. C’était l’une des thèses de Machiavel. »

Pierre Jouvencel : « C’est ça, exactement. »

Godefroy Troude : « Pierre Jouvencel, merci pour tout ce que vous faites, et pour tout votre travail. »

Pierre Jouvencel : « Merci beaucoup. »

 

À voir aussi

La compagnie Élégie, avec dates des tournées du spectacle (Instagram)
– « Victor Hugo : un géant dans un siècle » : entretien avec Pierre Jouvencel (2022)
– « Victor Hugo : un géant dans un siècle », Pierre Jouvencel (Édition Compagnie Élégie, 2020, 123 pages).

Notes

– Entretien réalisé à Paris, le 28 mars 2026 à Paris. Entretien, image, son, montage : Godefroy Troude.
– Le montage vidéo a été validé par M. Pierre Jouvencel. La version écrite, légèrement remaniée, a également été relue et enrichie par M. Pierre Jouvencel.
– Photo d’illustration de l’article extraite de la vidéo de l’entretien.

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