Etienne Klein : « ce n’est pas parce qu’on a envie qu’une chose soit vraie que c’est un argument pour dire qu’elle l’est davantage »

Etienne Klein (photo Laurent Cerino/ADE)

Etienne Klein, interviewé ce matin par Alba Ventura sur RTL : « On n’hésite plus à dire qu’une chose est vraie dès lors qu’elle nous plait. […] Il y a une forme de populisme scientifique, qui invite à parler au delà de ce qu’on connait. […] l’invocation de l’urgence n’a jamais rendu un traitement plus efficace qu’il est en réalité. Donc ce n’est pas parce qu’on a envie qu’une chose soit vraie que c’est un argument pour dire qu’elle l’est davantage« .

Retranscription partielle de l’entretien ci-dessous :

– Alba Ventura : Dans votre livre il y a un chapitre qui s’appelle « Le populisme scientifique ».

– Etienne Klein (3:30) : […] La science pendant cette période [de pandémie] est très active : mes collègues biologistes, qui travaillent sur les traitements, sur l’analyse des données, sur les tests, sur un éventuel vaccin à venir, travaillent énormément. Mais d’un point de vue collectif j’ai l’impression que la science en effet a été malmenée. On l’a invité à rentrer dans le rang, à se mettre sous la coupe de l’opinion. J’ai été assez choqué le 5 avril de voir paraitre un sondage dans lequel on demandait aux français « Est-ce que tel ou tel traitement à votre avis est efficace ? ». Et il n’y a que 21% des français qui ont répondu « Je ne sais pas ». 51% ont répondu « Oui » et 20% ont répondu « Non ». Alors que c’était une question à laquelle personne ne savait répondre puisque les protocoles et méthodologies que mettent en place les chercheurs pour voir l’efficacité et les éventuels dangers que représentent un traitement n’étaient pas connus, et pour cause : cela demande du temps ! J’ai été étonné que l’opinion (nos opinions personnelles) puissent entrer en contradiction et même contester des choses que les scientifiques eux-mêmes ne savent pas. Cela me parait être une forme de populisme scientifique, qui invite à parler au delà de ce qu’on connait.

– Alba Ventura : Les faits n’intéressent plus personne ?

– Etienne Klein : J’ai l’impression que les faits ne comptent plus, que le monde est tellement complexe, la science de plus en plus difficile à saisir – elle semble très loin de nous – qu’on a besoin de retrouver une forme de bon sens qui dans beaucoup de situations est tout à fait pertinente, mais dans d’autres conduit en effet à des simplismes, à des discours plutôt arrogants alors que les scientifiques quand ils ne savent pas – en tout cas ceux qui sont honnêtes – disent « On ne sait pas ». Et ne pas savoir c’est aussi admettre que la connaissance a une valeur. Alors que parler sans connaitre, c’est peut-être quelque chose qui nous empêche d’avoir un monde commun : si l’idée de vérité disparait, nos émotions, nos réflexions ont du mal à être partagées parce que nous n’avons plus de référentiel commun.

– Alba Ventura : La science est-elle la grande perdante de cette période ?

– Etienne Klein : Non, pas du tout, parce que je pense qu’on a l’occasion de relativiser notre relativisme et si on trouve une issue à cette crise notamment par l’intermédiaire d’un vaccin, ça sera bien la preuve que c’est la science qui a pris les choses en main. Pendant cette période la science a été malmenée mais je pense qu’elle finira par gagner contre l’opinion un peu sommaire qui tente de la contester.

– Alba Ventura : Vous avez écrit un texte « Je ne suis pas médecin, mais… »

– Etienne Klein (6:20) : Oui, j’étais au Chili au début du confinement et quand je suis rentré en France le 26 mars j’ai vu qu’en effet beaucoup de personnalités politiques, y compris les anciens ministres, écrivaient des tweets « Je ne suis pas médecin, mais je… » et puis disaient ce qu’il fallait penser de tel ou tel traitement de façon très autoritaire, comme s’ils rédigeaient des ordonnances. Cela m’a paru complètement hallucinant de dire à la fois « Je ne suis pas compétent », donc ça c’est honnête, et ensuite expliquer ce qu’il faut penser. Et cela a d’ailleurs un effet baptisé par les psychologues « Effet Dunning-Kruger » qui montre qu’en fait pour avoir conscience de son incompétence il faut être compétent. Une sorte de paradoxe.

– Alba Ventura : Que vous inspire l’épisode du professeur Raoult et de l’Hydroxychloroquine ?

– Etienne Klein (7:14) : « C’est une sorte de condensé de tout ce que je viens de dire : on n’hésite plus à dire qu’une chose est vraie dès lors qu’elle nous plait. Donc on a envie qu’elle soit vraie et on la déclare vraie. Et c’est l’idée que « J’ai entendu quelqu’un dire que… donc j’y crois parce que j’accorde du crédit à ce que dit cette personne ».

– Alba Ventura : Mais vous comprenez qu’on ait envie d’y croire ?

– Etienne Klein : Oui, mais l’invocation de l’urgence n’a jamais rendu un traitement plus efficace qu’il est en réalité. Donc ce n’est pas parce qu’on a envie qu’une chose soit vraie que c’est un argument pour dire qu’elle l’est davantage.

– Alba Ventura : On confond trop souvent croyance et connaissance ?

– Etienne Klein (8:00) : Oui, parce que dans les mêmes canaux de communication circulent en même temps des connaissances (scientifiques ou non), des croyances, des commentaires, des opinions, des informations, des bobards (qu’on appelle des fake news), et les statuts respectifs de ces différents éléments se contaminent parce qu’ils circulent dans les mêmes canaux. Donc quand on a affaire à une connaissance on se demande si ce n’est pas la croyance d’une communauté particulière, quand on a affaire à une croyance on se demande si cette croyance ne contient pas de la connaissance, quand on a affaire à une information on se demande si ce n’est pas un bobard… Cela crée une espèce de confusion générale qui trouble nos esprits. Et on a besoin à titre personnel ou collectif de se construire des espèces de boussoles qui nous permettent de gouverner nos vies dans ce chaos informatif.

– Alba Ventura : C’est la faute aux réseaux sociaux ?

– Etienne Klein : Non, mais les réseaux sociaux amplifient cette tendance. Et quand on les lit on a l’impression que c’est le règne de l’opinion. Mais on oublie de prendre en compte ceux qui ne sont pas dans les réseaux sociaux, et ça crée une sorte de biais qui nous trompe sur ce que pense la population : il y a beaucoup de gens qui ne s’expriment pas et qui pensent autrement que ce qu’on lit dans les réseaux sociaux. […] Donald Trump c’est vraiment la quintessence de tout ça : il estime qu’il a un instinct qui lui permet de savoir ce qu’il en est d’à peu près tous les sujets. […] Trump c’est dangereux. C’est une forme de populisme avec laquelle personnellement j’ai beaucoup de mal à pactiser. Et ce que je vois c’est que le populisme – qui est donc l’invocation systématique d’une sorte de bon sens qui par ailleurs n’est jamais défini – maintenant contamine la science. C’est à dire qu’il y a un populisme scientifique qui me semble contredire l’essence même de la science. La science ça n’a jamais été la déclinaison en roue libre de l’intuition. Au contraire l’intuition est constamment malmenée : l’intuition nous fait penser que la Terre est plate, par exemple. La science ce n’est pas l’invocation systématique du bon sens ! La science ce n’est pas non plus la bureaucratie des apparences. Et donc il y a tout un travail pédagogique qu’il faudrait mener pour montrer [que] faire de la science c’est […] obliger son cerveau à admettre des énoncés que spontanément il a envie de rejeter. C’est exercer vis à vis de sa propre pensée un travail critique.

 

Intégralité de l’entretien accessible sur le site de RTL.

 

Notes :
– Retranscription Godefroy Troude.
– Ce matin également, Thomas Legrand faisait sur France Inter une chronique semblable à propos de Didier Raoult et ses propos « Les gens pensent comme moi ».

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