« Histoire parallèle » — Interview de l’équipe : Matthias Steinle

Matthias Steinle, mai 2021 (montage G. Troude d’après la visioconférence)

Matthias Steinle, historien du cinéma et de la télévision, a travaillé pour la série d’émissions Histoire parallèle de 1997 à 2001 comme documentaliste. Il a également codirigé un ouvrage collectif consacré à l’œuvre audiovisuelle de Marc Ferro. Dans cet entretien réalisé en mai 2021, il témoigne de son travail et des obstacles actuels à une rediffusion ou dans l’accès aux émissions.

Dans cet article :
1) Introduction.
2) La série Histoire parallèle : sa portée historique, son vécu par les téléspectateurs.
3) La fabrication de l’émission : préparation de l’émission, droits, tournage.
4) Comment voir Histoire parallèle aujourd’hui : problèmes de stockage et problèmes de droits.

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1) Introduction

Godefroy Troude : « Bonjour M. Steinle et merci de m’accorder cet entretien, dans lequel j’aborderai trois séries de questions :
1) la série Histoire parallèle : sa portée historique, son vécu par les téléspectateurs,
2) la fabrication de l’émission : préparation de l’émission, droits, tournage,
3) comment voir Histoire parallèle aujourd’hui : les problèmes de stockage et les problèmes de droits. »

Matthias Steinle : « Parfait. Après, il me faut préciser concernant ma légitimité que j’ai travaillé sur le livre « L’œuvre audiovisuelle de Marc Ferro » mais que je suis aussi témoin à travers mon travail de documentaliste dans Histoire parallèle de 1997 à 2001. Donc ce que je dis est à prendre avec des précautions parce que, ce n’est pas que je sois un nostalgique, mais je considère que Histoire parallèle était l’une des meilleures émissions sur l’Histoire qu’on a pu voir à la télévision.
Je suis allemand, je suis né en Allemagne, et je n’ai pas pu regarder les premières émissions parce qu’avant Arte ce n’était pas possible. Mais après l’arrivée d’Arte en Allemagne en 1992 j’ai regardé les émissions avec mon grand-père, qui avait été aviateur dans la Luftwaffe. On n’était pas d’accord sur grand-chose sauf que c’était une bonne émission : lui parce qu’il voyait ses copains de l’époque, et moi parce que ça m’expliquait ce qu’il faisait. »

G. Troude : « Vous êtes aussi historien… »

M. Steinle : « Oui, je travaille sur le cinéma et les médias. J’ai fait des études d’histoire. Après je suis plutôt historien de la télévision et du cinéma. J’ai une approche historique. »

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2) La série Histoire parallèle : sa portée historique, son vécu par les téléspectateurs

G. Troude : « Thierry Garrel, qui a dirigé l’unité documentaire des chaînes La sept et Arte, disait que Histoire parallèle aura au final concrétisé le projet franco-germanique de la chaîne culturelle Arte. »

M. Steinle : « Je pense qu’il a raison, et je ne vois pas d’autres émissions qui aient réalisé cette idée qui fait partie de l’ADN d’Arte. Quand on regarde la plupart des émissions, qui sont soit réalisées en France soit en Allemagne, même si ce sont des magazines qui contiennent des contributions des deux côtés, c’est soit réalisé par une équipe française, soit réalisé par une équipe allemande. Et il y a très peu d’émissions qui ont vraiment une perspective franco-allemande, sauf peut-être Karambolage. Après, c’est à nuancer, car Histoire parallèle était une production française, mais l’idée d’origine, c’est ce regard parallèle avec deux actualités (une française et une allemande), deux historiens (un français et un allemand). »

G. Troude : « À votre connaissance, en élargissant le périmètre strictement franco-allemand, est-ce qu’il y a d’autres émissions dans le monde qui ont abordé des thèmes comme cela, internationaux, entre plusieurs pays d’un point de vue historique ? Et est-ce que Histoire parallèle est unique au monde ? »

M. Steinle : « Je pense que déjà au niveau de la longévité et de sa dimension, 630 émissions sur 11 ans, à ce niveau c’est unique. Et aussi au niveau des documents : car il y a des documents du monde entier, des films de fiction, des actualités, des films documentaires, avec cette particularité que les réflexions, les analyses, partent toujours de l’image. Aujourd’hui encore, la plupart des documentaires plaquent des archives pour illustrer un propos pré-construit, alors que Histoire parallèle était à ce niveau le contraire. Enfin on peut parler du rapport au public : inscrivant l’émission dans le quotidien des téléspectateurs, dont vous êtes l’un des témoins et peut-être un très bon exemple, Histoire parallèle a créé un rapport particulier à l’émission qui correspond à ce qu’on a avec des séries télévisuelles comme Friends, ce qui est rare et je dirai même unique pour une émission à caractère historique, avec un apport pédagogique très important. »

G. Troude : « Justement il y a quelque chose qui m’a frappé avec Histoire parallèle et dont j’ai pris conscience en 1995, lorsqu’on arrivait à la fin de la guerre, donc aux émissions datant de 1945 : j’avais suivi Histoire parallèle quasiment depuis le début de 1989 à 1995, et quand l’armistice est arrivé je me suis rendu compte que j’avais vécu 5 ans, et que ces 5 années de ma vie je pouvais les mettre en parallèle avec les 5 ans de la guerre. Or dans mon souvenir la Seconde Guerre mondiale avait été quelque chose de tellement épouvantable, il y avait tellement de production, de films, de livres, de romans, de documentaires, que j’avais l’impression de façon intuitive, sans y réfléchir, que ça avait duré 50 ans ! Et en s’inscrivant dans la durée, Histoire parallèle m’a fait prendre conscience de la durée réelle de la guerre, même si on ne peut pas comparer 5 années passées en l’an 2000 avec 5 années passées en France pendant l’occupation, surtout pour ceux qui étaient dans des camps. Et récemment j’ai été surpris en lisant votre livre « L’œuvre audiovisuelle de Marc Ferro » que c’était justement l’un des deux propos de la série : que les gens retrouvent l’Histoire, mais qu’ils la vivent aussi dans la durée ! »

M. Steinle : « Oui, je pense que c’est aussi une caractéristique de Histoire parallèle. Ce qui fait aussi sa qualité c’est de rendre l’Histoire sensible, comme un processus ouvert. Quand on regarde aujourd’hui un documentaire sur la guerre, on a 6 ans de guerre comprimés dans le meilleur des cas en 90 minutes où tout est clair et où on sait comment cela va se terminer. Alors qu’avec les actualités de l’époque mises en parallèle, surtout pour la Seconde Guerre mondiale, au début on ne sait pas ce qui va se passer. C’est une vision de l’Histoire qui est le contraire de ce qu’on a dans des documentaires genre Apocalypse (2009), une vision qui permet aussi de mieux comprendre ce qu’ont pu vivre les gens à l’époque.
De plus, on l’a oublié aujourd’hui, mais avec Histoire parallèle c’est la première fois qu’on rendait les actualités de guerre et après-guerre accessibles en intégralité. Avant le public n’avait accès qu’à des petits morceaux, souvent remontés. Avec Histoire parallèle on a retrouvé les actualités, qui étaient le média visuel d’information dominant à l’époque, qui montre non seulement les batailles et la politique, mais aussi tout ce qu’on a habituellement dans les actualités : la mode, le foot, les enfants, le zoo… Ce qui permet au spectateur certes de voir l’époque avec les yeux de l’époque, mais surtout d’avoir les informations qu’on avait à l’époque. Je pense que la valeur d’Histoire parallèle était de faire découvrir les images qu’avait vu le public à l’époque, auxquelles on n’avait pas accès et dont parlaient peut-être nos grands-parents, des images qu’à l’époque ils avaient vues probablement parce qu’il y avait du sport et pas forcément parce qu’il y avait un discours d’un homme politique. […] On a aussi pu montrer parfois des documents qui n’avaient jamais été diffusés, ou dont on ne connaissait qu’un extrait dont a pu montrer ce qu’il y avait avant et après. »

G. Troude : « J’ai vu, toujours dans votre livre, qu’il y avait eu en Allemagne une précédente émission reprenant des sujets d’actualités d’il y a 40 ans « Vor 40 Jahren«  (parfois intitulée « Die Woche vor 40 Jahren ») qui avait commencé en 1973. Y a-t-il un lien avec le nom qu’a pris Histoire parallèle en Allemagne, « Die Woche vor 50 Jahren », lors du début de sa diffusion sur Arte-Deutschland ? »

M. Steinle : « Cette série d’émissions ‘Vor 40 Jahren » a été diffusée de 1973* à 1996 à un rythme irrégulier, dans les programmes régionaux de Norddeutscher Rundfunk (NDR), Radio Bremen (RB) et Sender Freies Berlin (SFB). La série avait pour principe de mettre deux éléments filmiques en parallèle : des documentaires, des actualités, d’il y a 40 ans ou d’il y a 20 ans, mais il n’y avait pas un fil narratif comme la guerre pour Histoire parallèle. On peut voir ici sur YouTube une émission de 1994 mais sans sous-titres français. Peut-être qu’il y a eu un lien lorsqu’en 1992, du côté allemand, il a fallu trouver un titre pour Histoire parallèle.
Je profite de cet entretien pour faire une rectification : j’avais écrit dans un article que la productrice Louisette Neil s’était peut-être inspirée de l’émission
« Vor 40 Jahren » pour concevoir Histoire parallèle. Mais lorsque je le lui ai posé la question il y a quelques mois elle m’a dit qu’elle ne la connaissait pas. Donc finalement il n’y avait probablement aucun rapport, d’autant plus que cette émission a été très peu vue en Allemagne.
L’inspiration d’Histoire parallèle vient de l’expérience des archives qu’avait Louisette Neil. C’est l’une des premières à avoir produit des émissions sur base d’images d’archives comme la série Propaganda (1989). Elle est malheureusement morte cette année. C’était quelqu’un d’assez discret et il n’y a pas de document d’elle, alors qu’elle a joué un rôle important dans la création d’Arte. […] L’idée de Histoire parallèle est de Louisette Neil (Marc Ferro a d’ailleurs toujours souligné que l’idée était de Louisette Neil et non de lui).
Le vécu de Histoire parallèle est différent en Allemagne par rapport à la France. En France, cela a commencé comme une expérience Franco-Allemande avec uniquement des historiens français et allemands. Mais pour les Allemands quand l’émission arrive en 1992, la guerre mondiale s’est élargie et l’émission aussi, ce qui fait qu’il y a aussi des historiens anglais, soviétiques, américains, du monde entier. Donc pour le public allemand, l’émission n’a pas commencé comme un projet Franco-Allemand, même s’il y avait des historiens comme Klaus Wenger ou Rudolph von Thadden qui étaient souvent présents.
Il faut aussi souligner que Arte en Allemagne n’était pas diffusée par voie hertzienne mais uniquement par le câble, que tout le monde n’avait pas à la maison. De plus, la concurrence était plus grande car il y avait plusieurs chaînes culturelles (même s’il n’y avait pas encore de chaînes sur l’Histoire). »

G. Troude : « Histoire parallèle a eu un succès important en France pour une émission de ce type. Pensez-vous que si Arte avait été diffusée par voie hertzienne en Allemagne le succès aurait pu être équivalent ? »

M. Steinle : « Je n’en suis pas sûr. Marc Ferro disait que pour le public allemand, c’était plus difficile à voir que pour le public français […]. L’histoire Nazie en Allemagne est toujours liée à la responsabilité […] avec la volonté de ne pas savoir, de ne pas vraiment vouloir voir ce qui s’est passé. Je me rappelle qu’à l’époque où je travaillais pour Histoire parallèle, la productrice de l’émission Christine Morisset donnait toujours l’audimat après la diffusion, qui du côté français était généralement très bon par rapport aux autres émissions d’Arte, mais elle n’a jamais donné le chiffre pour l’Allemagne car il était insignifiant. »

G. Troude : « Vous avez employé le mot de responsabilité. Cela rappelle la première émission de Histoire parallèle dont un extrait est disponible sur Internet, où Marc Ferro demandait :  »Est-ce qu’il y avait le sentiment de culpabilité chez les allemands qu’on imaginait chez nous en France pour tout ce qui s’est passé ? » Et Kaus Wenger répondait  »Certainement pas dans ma famille. Mais pour mon père il y avait une autre notion qui pour lui était primordiale et essentielle : c’était la responsabilité. La responsabilité allemande après avoir déclenché cette guerre et cette extermination du peuple Juif et d’autres peuples. Il était imprégné de la responsabilité de reconstruire autre chose, de reconstruire une Allemagne, paisible… ». « 

M. Steinle : « Oui, mais il faut dire que Klaus Wenger était issu d’une famille d’intellectuels qui n’étaient pas impliqués dans le régime Nazi. Je pense que pour la grande majorité des Allemands qui étaient plutôt ce qu’on appelle les Mitläufer, ceux qui n’étaient pas du côté des bourreaux ni des victimes mais qui ont assisté et ne se sont pas opposés. À ce niveau là dominait plutôt une volonté de ne pas savoir vraiment. […]
Après, on parle toujours de l’Allemagne de l’Ouest (RFA), mais en Allemagne de l’Est (RDA) c’était différent car l’antifascisme était un argument de légitimation de l’État communiste, en délocalisant la responsabilité, avec le discours que : nous on a fait le travail, mais en Allemagne de l’Ouest il y a toujours les anciens Nazis, c’est l’impérialisme au pouvoir, vous êtes dans la continuité de l’Allemagne Nazie pendant que nous on est en rupture. […] »

G. Troude : « Histoire parallèle était une émission qui apportait l’Histoire à une heure de grande écoute, 20h00, qui habituellement n’est pas du tout consacrée à ce genre de chose… »

M. Steinle : « Effectivement. Cette émission était aussi un Who’s who des historiens et historiennes des années 1990, leur donnant la parole à ceux et celles dont les travaux étaient les plus importants. »

G. Troude : « Marc Ferro avait quel regard sur Histoire parallèle ? »

M. Steinle : « Marc Ferro était, non pas déçu mais parfois mitigé sur l’apport pédagogique final de l’émission. Il disait qu’il avait beau expliquer la propagande, les mensonges, les non-dits et ce qui était entre les lignes, au final les spectateurs ne retiennent que ce qu’ils veulent bien voir. Je me rappelle d’une émission où il répétait que la Débâcle n’était pas la conséquence du Front populaire : dans les jours suivants la production a reçu des lettres de téléspectateurs qui remerciaient Marc Ferro d’avoir expliqué pourquoi les communistes du Front populaire étaient la raison de la Débâcle… »

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3) La fabrication de l’émission : préparation de l’émission, droits, tournage

G. Troude : « Vous avez travaillé sur Histoire parallèle de 1997 à 2001, après le changement de structure de 1995 où l’émission a cessé de coller à l’actualité de la semaine pour devenir thématique. »

M. Steinle : « Quand l’émission a atteint 1945 il y a eu une interrogation : est-ce qu’on continue ou pas ? La guerre est un fil rouge évident et après, même s’il y a la guerre froide, ça devient plus compliqué de s’inscrire dans l’actualité. Avec la décision de faire des émissions thématiques, il fallait faire un travail beaucoup plus important sur les archives. On ne pouvait plus juste mettre deux actualités en parallèle. Même si — quand ils ne savaient pas trop quoi faire — il y avait toujours des émissions avec l’ancienne formule : on a fait par exemple deux émissions, une sur l’Allemagne de l’Est, et une sur l’Allemagne de l’Ouest (car la guerre froide était à l’époque assez chaude pour que ce parallèle permette d’analyser le conflit). Pour les émissions thématiques il y avait des émissions sur la mode, les pèlerinages, la Mafia, la peine de mort, et il fallait trouver des documents dans le monde entier ce qui a fait que le travail de documentaliste était devenu beaucoup plus important. Cela a aussi changé le travail de l’historien : on n’était plus dans l’actualité de la semaine mais sur plusieurs années où même plusieurs décennies. […] »
Les émissions les plus intéressantes sont celles qui partent de l’image et apportent une réflexion sur l’image, ce qui n’est pas toujours le cas avec les historiens car ce n’est pas leur domaine. Marc Ferro a toujours essayé de partir d’une image et non pas d’une idée préconçue.  Ce qui a fait aussi la qualité de Histoire parallèle c’est non seulement de montrer les actualités de l’époque, mais aussi de souligner ce qui n’est pas montré. Il y a une fameuse phrase d’Alexander Kluge qui dit que le non filmé critique le filmé. Évoquer tout ce qui n’est pas montré est aussi un exercice formidable par rapport à l’image, ses lacunes, son instrumentalisation idéologique. Le concept original, deux actualités et deux historiens, était très simple mais d’une très grande efficacité. […]
Avec le temps on comptait parmi nos invités de plus en plus de  »célébrités » comme Mikhaïl Gorbatchev ou Gerhard Schröder et — bien qu’on dépensait plus d’énergie et d’argent dans les archives — au final l’intérêt du public se déplaçait vers l’invité (rire). L’invité devenait plus intéressant que les images qui servaient surtout à lancer le débat, par exemple la vision de Gerhard Schröder de la Social-démocratie.
La production savait également qu’on aurait plus d’un million de téléspectateurs avec De Gaulle et que ce serait un bide avec l’Europe. De Gaulle était relativement facile car les historiens ont travaillé sur lui, mais l’Europe avec des questions plus structurelles c’était deux fois plus de travail et trois fois moins de succès. »

G. Troude : « Ces archives que vous utilisiez étaient des supports pellicule ou des cassettes contenant des pellicules numérisés via télécinéma ? »

M. Steinle : « Je pense qu’aujourd’hui c’est difficile à imaginer car à l’époque Internet en était encore à ses débuts. On envoyait certes des emails pour commander des films, et ils nous arrivaient non pas en pellicules mais en VHS, pour les visionner, et ensuite — quand on avait décidé de diffuser un extrait — on les commandait en Beta-SP puis Digital Betacam. Pour le sous-titrage : la traduction était faite par Arte à Strasbourg. Néanmoins, dans le cas d’actualités dans une langue non maitrisée comme le coréen ou le japonais, nous faisions réaliser une traduction sans l’incruster à l’image, car comme c’était un programme franco-allemand, il fallait faire la traduction en français ou en allemand et la rajouter une fois l’émission tournée. Si je me rappelle bien les archives étaient sous-titrées et les invitées doublés. C’était assez complexe.
Pour revenir sur le choix des films : on prenait les  »conducteurs », c’est-à-dire les listes de sujets du côté américain, britannique, français et on cherchait où apparaissait un même sujet. Puis on commandait les VHS, et on discutait avec Marc Ferro pour savoir ce qu’il voudrait dire, et chercher les films, documentaires et fictions qu’il souhaitait.
Mais souvent la plus grande difficulté n’était pas forcément de trouver les films mais plutôt de régler les droits ! La liste des archives qu’on n’a pas vues est beaucoup plus longue que ce qu’on a diffusé finalement. Quelquefois parce que l’ayant droit n’a pas voulu donner les droits, mais plus généralement c’était parce que c’était trop cher. D’ailleurs l’INA (l’Institut National Audioviduel) était parmi les archives les plus chères, au point que c’était la dernière institution à laquelle on faisait appel. Je suis toujours choqué que, pour la télévision publique, une institution plus ou moins publique comme l’INA ait des tarifs prohibitifs (une petite parenthèse par rapport à la censure économique et une absurdité politique qui est malheureusement toujours d’actualité).
Donc par rapport aux archives, le travail consistait à faire des propositions à Marc Ferro qui en discutait avec la productrice et le réalisateur Didier Deleskiewicz, et ensuite trouver ces archives, régler les histoires de droits qui souvent prenaient le plus de temps, puis les commander, et après la diffusion noter combien de secondes avaient été utilisées pour payer les droits. »

G. Troude : « Ces problèmes de droits devaient être beaucoup plus complexes dans la partie thématique qu’auparavant. Car avant 1995 c’étaient systématiquement des actualités d’une même source pour chacun des pays belligérants, avec 2 ou 3 pays grands maximum par émission. »

M. Steinle : « Oui, beaucoup plus complexes. Histoire parallèle a montré toutes les actualités de guerre Allemande, on avait une espèce d’abonnement (sourire) ils nous envoyaient chaque trimestre les conducteurs (la liste thématique de chaque actualité) et les VHS et après il fallait faire les commandes. Il fallait communiquer en anglais, ce qui ne marchait pas toujours avec certains pays, et négocier les droits. Parfois c’était plus facile de trouver des extraits d’un film Hollywoodien que des archives amateur. Je me souviens d’une archive amateur d’une synagogue qui brûle… Parce qu’on voit toujours la même image d’une synagogue qui brûle, une image des actualités allemandes que tous les documentaires sur la  »Nuit de cristal’‘ utilisent. Or il y a des images amateurs qui montrent ça aussi, mais l’ayant droit voulait l’équivalent de 200 ou 300 € par seconde (sourire), ce qu’on a refusé. Par contre les studios Hollywoodiens, soit c’était tellement cher qu’on ne discutait même pas, soit on pouvait négocier : certains ont accepté une logique culturelle et nous ont donné les droits à un prix accessible. »

G. Troude : « Avant la période thématique qui a commencé en 1995, il n’y avait qu’une source pour les actualités allemandes, une pour les britanniques, une pour les françaises… »

M. Steinle : « Non. Si en effet pour les actualités allemandes il n’y a qu’une seule source, pour les britanniques et les américains il y en a plusieurs, ce qui permettait de choisir les images les plus intéressantes. »

G. Troude : « Il y avait également des actualités qui venaient d’URSS, d’Italie, de Pologne, du Japon… »

M. Steinle : « …de la Corée, du monde entier ! Ce qui était intéressant avec les actualités allemandes, c’est que notre rythme hebdomadaire permettait des tarifs préférentiels auprès des Archives fédérales à Berlin […] avec des prix qui étaient plus ou moins les mêmes. Donc il était facile de calculer ce qu’on pourrait s’offrir avec notre budget. Par contre, pour les documentaires et surtout les fictions, tous les prix étaient possible et tout se négociait. Je me rappelle d’une émission où on a montré un extrait d’un film de Fassbinder,  »Le Mariage de Maria Braun ». Je pense qu’on avait déjà dépassé notre budget car il y avait beaucoup de sources dans cette émission et Marc Ferro — qui appréciait beaucoup le cinéma de Fassbinder — tenait à avoir un extrait du Mariage de Maria Braun. Or à l’époque le film sortait en DVD, édité par Arte, et donc on a négocié avec eux que l’extrait serait, je crois, gratuit si Marc Ferro faisait de la publicité en citant la source et montrant le DVD à l’image. Il n’y avait pas beaucoup de négociations comme ça, même dans ce cas si personne n’avait d’objection à faire de la publicité cachée pour un film de Fassbinder. Hélas Marc Ferro, qui n’était pas un très bon publicitaire, a montré la pochette, mais à l’envers et du mauvais côté (rire) donc ça n’a pas très bien marché je pense. »

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4) Comment voir Histoire parallèle aujourd’hui : problèmes de stockage et problèmes de droits

G. Troude : « J’aimerais aborder la difficulté qu’il y a aujourd’hui, en 2021, à voir Histoire parallèle. Aucune émission ne peut être vue aujourd’hui, par exemple sur le site de l’INA. Il y a la 630ème et dernière émisssion qui est sur YouTube sur le compte CentrumGeremka qui semble appartenir à la fondation polonaise dédiée à l’historien et homme politique Bronislaw Geremek, qui totalise 2500 lectures depuis sa mise en ligne en mai 2020. J’ignore s’ils ont eu une autorisation pour la diffuser, mais monsieur Geremek ayant été invité dans cette émission peut-être ont-ils eu un accord. Il y a aussi trois émissions complètes de Histoire parallèle (les 132, 265 et 272ème) qui sont également sur YouTube, mais mises en ligne par un particulier (sourire) qui a numérisé ses VHS à l’occasion du décès de Marc Ferro il y a un mois. Enfin, il y a deux extraits, dont la première émission avec Klaus Wenger qui provient d’un de vos articles en ligne.
Je voudrais aborder deux choses : d’abord la conservation des émissions, et ensuite les droits de diffusion des émissions aujourd’hui. Pour commencer j’ai du mal à comprendre comment s’articule le stockage : j’ai compris qu’il y avait donc comme intervenants audiovisuels La Sept (jusqu’en 1992), puis Arte, et qu’il y avait l’Inathèque et l’INA qui lui-même se décompose en l’INA grand public gratuit et l’INA Madelen payant. Pourriez-vous détailler ces différents services audiovisuels et la vision que vous avez de leur stockage ? »

M. Steinle : « Théoriquement les émissions devraient se trouver à l’INA qui sont les archives de la télévision en France. Cela dit, la télévision est un média de l’instantané, qui n’a pas toujours le sens de l’histoire ni de la conservation, et il est à craindre que des émissions soient perdues. J’espère que cela ne concerne pas les premières émissions de Histoire parallèle. Depuis 1992, avec le passage sur Arte, a priori tout est conservé. Toutes les émissions à partir de 1995 sont accessible au public via l’Inathèque, qui est un organisme créé suite à la Loi rendant les émissions de radio et télévision accessibles à tout le monde, et qui fait des enregistrements en direct ce que diffusent les chaînes.

[extrait wikipedia : En 1992, la loi du 20 juin étend le dépôt légal à la télévision et à la radio, et c’est l’INA qui en est le dépositaire. Cette loi donne naissance en 1995 à l’Inathèque, chargée de la conservation et de la mise à la disposition des archives du dépôt légal aux chercheurs et étudiants. Son ouverture au public est effective en octobre 1998, au rez-de-jardin de la Bibliothèque François-Mitterrand. En 2002, le dépôt légal est étendu aux chaînes du câble et du satellite, puis en 2005, à la télévision numérique terrestre].

Je ne sais pas si Arte archive ses émissions. C’est certainement le cas pour celles-qui sont encore d’actualité ou pour les films sous-titrés par Arte dont Arte a les droits pour les sous-titres (qu’ils vendent très/trop cher d’ailleurs). Les émissions avant la création d’Arte ne sont fort probablement pas à Strasbourg. »

G. Troude : « Mais ce qui est inquiétant c’est ce qui concerne les émissions avant 1995. J’ai repris votre analyse dans « L’œuvre audiovisuelle de Marc Ferro » et quasiment toute l’année 1939 ne serait pas référencée dans l’Inathèque (j’ai regardé et ne les ai pas trouvées dans leur base), de même que la quasi-totalité de 1942, tout 1943 et tout 1944. Ce sont des années très importantes, correspondant à la seconde guerre mondiale, qui ne sont pas référencées à l’Inathèque. Est-ce un défaut de référencement de l’Inathèque ou un défaut de stockage. Je n’ai pas encore contacté l’Inathèque pour leur poser la question, mais j’ai compris que vous aviez passé plusieurs années à chercher ces documents… »

M. Steinle : « Ce travail d’inventaire a été fait à l’Inathèque par un collègue, Sébastien Layerle et je ne peux pas trop en parler.
Il semble que personne jusqu’ici n’a effectué de recherche sur la présence de ces émissions non référencées. J’ai été étonné qu’aucun travail de fond n’ait été fait sur Histoire parallèle. Certes, il y a un DEA d’une historienne belge (dont je n’ai malheureusement plus le nom) qui a traité Histoire parallèle en partie, il y a aussi le livre  »Quand la télévision explore le temps. L’Histoire au petit écran, 1953-2000« , Fayard, 2000, d’Isabelle Veyrat-Masson qui mentionne l’émission, il y a enfin « Revivre l’histoire » dans lequel Marc Ferro a publié des lettres de téléspectateurs ainsi que ses deux ou trois articles sur l’émission dans son livre de référence « Histoire et Cinéma« . Mais personne pour le moment n’a fait un travail d’historien sur cette émission d’historiens. Peut-être est-ce le format biblique qui fait peur (sourire) ! »

G. Troude : « Par modestie vous ne citez pas dans cette liste votre ouvrage collectif « L’œuvre audiovisuelle de Marc Ferro » sorti il y a un an environ… »

M. Steinle : « Oui. Cet ouvrage collectif tentait pour la première fois d’analyser l’intégralité du travail de Marc Ferro sur le cinéma et à la télévision, d’analyser l’évolution de l’utilisation de l’image à des fins de pédagogie de l’Histoire. On a découvert plein de choses. Alors quand je dis qu’il n’y a pas de travail c’est exagéré, car il y a bien quelques articles, mais ce que je veux dire c’est qu’il n’y a aucun travail portant sur l’émission Histoire parallèle dans sa totalité. Ce serait l’objet d’une super thèse ! Ce qui n’est certainement pas possible parce que déjà pour visionner 630 émissions cela prendrait beaucoup de temps… Je pense que cela fait peur. C’est ma seule explication. »

G. Troude : « Pour en revenir au stockage, j’ai vu que deux personnes, Patrick Mougenet et Yann Lagadec, indiquaient sur une page Internet où vous étiez cité, avoir pu récupérer 150 numéros de la série, dont 102 qui seraient numérisées. Ce sont des émissions enregistrées par des amateurs qui ont été récupérées ? »

M. Steinle :« Oui, je pense, mais je n’ai pas de contacts avec eux, ce qui est dommage…
D’ailleurs, j’avais oublié d’en parler mais il existe une copie des premières émissions de Histoire parallèle, au moins jusqu’aux numéros 50-60 à la médiathèque d’Oldenburg en Allemagne (exemple de référence ici). À l’époque j’y faisais des recherches pour ma thèse et le responsable de la médiathèque était un fan de Histoire parallèle : il avait enregistré toutes les émissions en version langue allemande via Arte Deutschland. Mais il lui manquait les premières qui avaient été diffusées par La Sept sur FR3. Lorsqu’il a appris que j’avais fait mes études en France et que je parlais français, il m’a chargé de contacter la production en France pour obtenir ces premières émissions manquantes. Mais je n’ai pas eu de réponse.
Puis j’ai commencé un DEA en France et la directrice de la formation Claudine de France, dont Marc Ferro était un collègue, m’a donné son numéro pour que je puisse lui demander directement les émissions. Je n’ai pas pu joindre Marc Ferro, mais Nadja Vuckovic m’a incité à voir la production qui était en train de travailler sur une émission sur le Blocus de Berlin, et c’est comme ça que j’ai commencé à travailler pour Histoire parallèle.
Un an après, j’ai reçu une lettre de la productrice m’indiquant qu’ils ne pouvaient pas donner les émissions à la médiathèque d’Oldenburg pour un problème de droit. Sauf que j’avais déjà envoyé les copies des premières émissions à Oldenburg ! Après, en échange, ils ont envoyé des films à la production.

G. Troude : « Ces droits ne pourraient-ils pas expirer un jour sur ces actualités qui datent de plus de 70 ans ? (82 ans pour celles de 1939) »

M. Steinle : « Il faudrait demander à un juriste… […] Pour les archives fédérales en Allemagne, les actualités de guerre sont certainement celles qui rapportent le plus d’argent.
Une question qu’on pourrait se poser est : Pourquoi Arte n’a jamais rediffusé Histoire parallèle ? Je pense que les problèmes de droits ne sont pas la bonne raison, car ça serait très facile à négocier pour les premières émissions où il y a deux actualités. Surtout si c’est Bundesarchiv à Berlin et Pathé en France. Deux emails et l’affaire est plus ou moins réglée. Je pense qu’il y a plutôt une volonté de ne pas les rediffuser. Peut-être y avait-il une jalousie au sein de la chaîne car l’émission marchait très bien et qu’elle n’était pas produite par Arte à Strasbourg mais par Monteurs’Studio à Paris (qui néanmoins ne travaillait que pour Arte). Peut-être qu’actuellement Arte a peu d’intérêt pour ce genre d’émission qui ne rentre pas dans un registre conventionnel, avec un travail sur les images sur l’histoire […].
Il y a évidemment Mystères d’archives que j’apprécie, mais qui est beaucoup plus  »conventionnel » par rapport à la construction de l’Histoire : on nous révèle ce qui n’est pas montré/dit avec une enquête désincarnée. Alors que dans Histoire parallèle il y avait aussi débat, avec un désaccord possible même si c’était rare. D’ailleurs j’aime beaucoup la description de Michèle Lagny dans notre livre qui décrit Marc Ferro comme  »hôte » qui accueille ses invités, dont les téléspectateurs faisaient partie. L’Histoire dans Histoire parallèle c’était le passé vu avec le regard d’aujourd’hui. Alors que Mystères d’archives révèle ce qui s’est  »vraiment » passé ».

G. Troude : « Dans un Histoire parallèle j’avais vu Marc Ferro présenter un montage de l’Histoire du XXème siècle en environ une minute qu’il commentait avec une vision nationaliste et militaire, puis expliquait qu’on pouvait complètement remonter l’Histoire du siècle et présentait alors ces mêmes images montées différemment sur une musique différente avec un commentaire évoquant les luttes sociales. C’était frappant comme la perception des images changeait. Voyez-vous de quoi il s’agit ? »

M. Steinle : « Oui, je pense qu’il s’agit d’un travail qu’il a fait avec Pierre Gauge, avec qui il a réalisé  »Une histoire de la médecine ». C’était un projet de films d’une minute, dont les deux premiers étaient des montages expérimentaux, suivi d’une cinquantaine d’autres qui ont été diffusés par la télévision italienne. Mais je n’étais pas au courant que cela avait été montré dans le cadre de Histoire parallèle. »

G. Troude : « J’ai été très déçu par  »Les carnets d’Histoire parallèle » que j’ai un peu regardé à l’occasion de la mise en ligne de 9 épisodes sur le site d’Arte. Je n’ai pas du tout le même ressenti qu’avec Histoire parallèle. J’imagine que pour des problèmes de droits il n’y a que les interviews en plateau qui sont diffusées, donc on n’a que les commentaires sur des  images d’archives qui ne sont pas diffusées. Je comprends qu’il n’y avait pas d’autre solution, mais c’est très regrettable. »

M. Steinle : « En effet.
Pour terminer j’ajouterai qu’en ce moment j’aide la famille de Marc Ferro à faire le tri dans son bureau, et sa cave — dont il nous avait toujours parlé — se révèle contenir au moins 700 cassettes VHS, dont au vu des pochettes de l’époque il semble y avoir toutes les émissions de Histoire parallèle. La cave est hélas humide et presque toutes les bandes VHS semblent moisies. Mais après analyse cela ne semble pas affecter les bandes, et la qualité de l’image des premières émissions est très bonne, nous étions positivement étonnés. Maintenant il faut rapidement les numériser. »

G. Troude : « Je vous remercie beaucoup de m’avoir accordé cet entretien. »

 

 

5) Sur ce même sujet

Marc Ferro et l’émission « Histoire parallèle »
« Histoire parallèle » — Interview de l’équipe : Didier Deleskiewicz
« Histoire parallèle » — Interview de l’équipe : Pauline Kerleroux

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6) Notes

L’image illustrant cet article est une copie d’écran provenant de l’interview, sur laquelle j’ai ajouté le logo Arte et un sous-titre afin de permettre d’identifier visuellement le contexte de l’émission (il ne s’agit pas d’une interview diffusée par la chaîne Arte).

La retranscription de cette interview a été intégralement relue et enrichie par Matthias Steinle, de même que la vidéo de l’interview. Le support vidéo de l’interview a été expurgé de quelques hésitations. Certains sujets, abordés à plusieurs moments de l’interview, ont été regroupés dans la retranscription écrite. Quelques passages n’ont pas été conservés, comme l’anecdote sur la camionnette mentionnée dans le « Dictionnaire de la télévision française », qui s’est avérée erronée. D’autres points communiqués par M. Steinle ont été ajoutés dans la retranscription mais sont absents de cette vidéo.


Support vidéo brut de l’interview.

Mises à jour du 20/06/2021, suite à de nouvelles informations fournies par Matthias Steinle :
– Confirmation sur la présence des premières émissions de Histoire parallèle, en version française, à la bibliothèque universitaire d’Oldenburg, et sur le fait que toutes les émissions d’après 1992 y sont disponibles mais en langue allemande. Ajout d’un lien vers une référence fournie par un internaute lecteur de cet article, que je remercie.
– Confirmation sur le nom de l’émission historique allemande « Vor 40 Jahren » (et non « Die woche Vor 40 Jahren ») comme l’attestent les deux sites allemands consacrés aux séries télévisées Fernsehserien.de et Wunschliste.de ainsi qu’un ouvrage de référence « In den 70er Jahren hat der langjährige Redaktionsleiter Hans Brecht mit der Reihe « Filmgeschichte » […] grösste Meriten erworben. […] Bei ihm sah man über mehrere Jahrzehnte wöchentlich die Sendung « Vor 40 Jahren », in der er Wochenschauen verschiedener Länder von Zeitzeugen kommentieren lies. » (page 252) Hans Helmut Prinzler, « Filmgeschichte im Fernsehen », dans Hans-Michael Bock, Wolfgang Jacobsen (dir.), Recherche–Film: Quellen und Methoden der Filmforschung, Munich, Edition Text + Kritik, 1997, p. 247-255.

* à partir du 6 janvier 1973.

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