1974 : René Dumont, premier candidat écologiste


René Dumont, lors de la campagne présidentielle de 1974 (extrait vidéo INA)

Quarante-quatre ans après les déclarations de René Dumont, premier candidat écologiste lors de la campagne présidentielle de 1974, la prise de conscience de l’écologie a indéniablement progressé dans la population et des efforts notables ont été faits. Néanmoins ils sont insuffisants pour contrer l’accélération de la dégradation de l’environnement, l’accroissement de la population et surtout le phénomène de réchauffement climatique. René Dumont militait pour le contrôle des naissances, la réduction de la consommation d’énergie, la protection de l’environnement, et la coopération mondiale avec les pays en voie de développement (qu’on appelait « tiers monde » à l’époque).


Je vous invite à regarder la vidéo de sa déclaration sur le site de l’INA qui est toujours source d’intérêt (le texte d’introduction du site de l’INA est également très intéressant).

Je la retranscrit également ci-dessous pour les pressés, où j’ai fait apparaître en gras des parties qui font écho à notre actualité, accompagnée de notes en fin d’article pour situer la déclaration dans son contexte :

Mes amis, je viens d’entrer chez vous sans avoir pu frapper à la porte, alors je crois qu’il est bon de me présenter.

D’abord de vous dire un certain nombre de choses et de réfuter un certain nombre d’arguments qui ont été présentés quelquefois contre moi.
Je ne suis pas un candidat « doux-rêveur » : j’ai 45 ans de travail agronomique sur le terrain [et] de travail d’enseignement, surtout à l’institut national agronomique de Paris. Donc dire que je suis un candidat « pas sérieux » c’est tout de même s’avancer un peu vite. Quand on va étudier les problèmes au village avec les paysans, avec les agriculteurs, on doit être sérieux.
– Par ailleurs, si je n’étais pas sérieux, est-ce que j’aurai été choisi par plus de 50 associations représentant plus de 100 000 adhérents, répartis à travers la France. Si je n’étais pas sérieux est-ce que j’aurai été représenté par 176 signatures, sans compter celles qui sont arrivées en retard, dont plus de 80 maires de communes rurales (qui sont tous les jours en contact avec les problèmes de la terre), dont 65 agriculteurs, 15 médecins, des notaires, des commerçants et autres notabilités ?

Je représente ici un programme écologique, un mouvement écologique. Et d’abord ce mot nouveau pour beaucoup d’entre vous, l’écologie, qu’est-ce que c’est ? Ce n’est pas mot gadget qui a été inventé pour les besoins de cette campagne. C’est un mot créé en 1866 par le biologiste allemand Ernst Haeckel, qui étudie les rapports entre les êtres vivants et les milieux où ils vivent.

Aujourd’hui, je [reviens] en France pour étudier avec vous les problèmes très graves qui se posent, après avoir beaucoup étudié les problèmes de la faim dans le monde, dans le tiers monde, j’estime qu’aujourd’hui il est temps de s’occuper des problèmes de nos pays.

Mais nous les écologistes on nous accuse d’être des prophètes de malheur et d’annoncer l’apocalypse. Mais l’apocalypse nous ne l’annonçons pas, elle est là parmi nous ! Elle se trouve dans les nuages de pollution qui nous dominent. Dans les eaux d’égout que sont devenues nos rivières, nos estuaires et nos littoraux marins. On espérait tirer de ces eaux de la mer des ressources importantes, on pensait que ce serait le grenier de l’humanité de demain. [Or] ces eaux, ces estuaires, ces plateaux continentaux, ce sont aujourd’hui nos poubelles, là où l’on jette tous nos détritus.

On a dit que j’étais un vieux professeur qui se baladait à vélo. Oui, le 16 mars j’étais avec mes amis de la Terre [pour une manifestation], de la porte d’Orléans à la Concorde pour montrer que Paris pourrait être – au moins pour un jour et dans quelques rues – le domaine de ces instruments de transport à deux roues qui ne polluent pas (1).
On a dit que j’étais un fantaisiste. Je crois que les 20 livres que j’ai écrit, la diffusion qu’ils ont eu, ôtent beaucoup de poids à de tels arguments.
Je me présente ici comme un candidat « propre », dans tous les sens du terme puisque nous sommes pour la propreté de l’air et de l’eau, et parce que tous les comptes d’élection seront présentés au publics, seront officiels. Les uns comptent leurs coûts de campagne en million de francs lourds, nous allons les compter avec un tout petit nombre de francs légers (2).
Candidat propre qui respecte les murs : qui sait que le papier est rare, comme l’énergie, et qui par conséquent ne va pas couvrir nos murs d’affiches. Vous ne verrez pas ma tête sur les murs de nos villes. D’abord parce que nous n’avons pas d’argent. Ensuite parce que je n’ai pas envie de voir ma tête sur tous les murs des villes. A quoi cela sert ? Quel argument cela apporte de montrer sa binette sur les murs des villes, c’est une grossière plaisanterie.
Un candidat pauvre, je vous l’ai dit. C’est pour ça que nous sommes amarrés au port de l’Alma, près du pont de l’Alma, sur un bateau mouche qui a été gracieusement mis à notre disposition par un ami de l’environnement qui s’inquiète notamment de voir [la cathédrale] Notre-Dame [de Paris] assaillie par les autos à cause d’un projet de Voie express rive gauche (3).
Nous serons les seuls à parler d’un projet global d’avenir. Les seuls à regarder en face les menaces de notre expansion illimitée.

Le pillage du tiers monde amène un gaspillage inouï de nos matières premières. La France consommait 5 millions de tonnes de pétrole en 1939. La France consommait 120 millions de tonne de pétrole en 1973 (4). Une telle expansion illimitée ne peut pas se poursuivre. Ceux qui vous disent le contraire sont des inconscients ou des menteurs. Nous n’aurons plus les moyens d’acheter (5) de telles quantités . Notre économie que l’on dit de plus en plus indépendante depuis 15 ans est de plus en plus dépendante. La France a perdu son indépendance économique puisque toute son économie dépend d’une forme d’énergie importée qui va devenir de plus en plus coûteuse. Ces matières premières que le tiers monde nous fournissaient presque gratuitement, c’était le pillage du tiers monde, pillage de matières premières sous-payées, ce qui nous permettait de gaspiller ces matières premières d’une façon inconsidérée. Alors il va falloir cesser ce pillage, cesser ce gaspillage qui aboutit à des choses invraisemblables : aux États-Unis sont rejetés chaque année 48 milliards de boites de conserves vides, 65 milliards d’emballages en métal et en plastique, et en 1965 le coût d’enlèvement de tous ces détritus s’élevait à 15 milliards de francs lourds.

Notre population ne peut augmenter indéfiniment. Et vous savez ce qui va se passer ? Nous allons bientôt manquer d’eau. Et c’est pourquoi je bois devant vous un verre d’eau précieuse puisqu’avant la fin du siècle si nous continuons un tel débordement elle manquera (6).

A lundi, je vous dis « Au revoir » et j’espère vous revoir pour vous expliquer notre projet global d’avenir.

Merci mes amis.

 

Notes :

(1) Depuis, Paris a fait l’objet d’une politique de réduction de la place de la voiture au profit du vélo à partir de la fin des années 1990.

(2) Référence aux nouveaux francs apparus en 1958 (aussi appelés familièrement « francs lourds ») par rapport aux ancien francs valant 100 fois moins. En 1974, bien que tous les prix soient en nouveaux francs, beaucoup de personnes raisonnaient encore en ancien francs (je connais des personnes qui raisonnaient encore en ancien francs lors du passage à l’Euro). Ici, il faut retenir en substance que les frais de campagne électorale des écologistes sont des milliers de fois moins élevés que ceux des partis traditionnels.

(3) Suite à la création de la voie express rive gauche en 1960 sous Charles de Gaulle, puis de la voie express rive droite en 1967 par Georges Pompidou, de vives protestations ont lieu envers le projet d’extension de la voie rive gauche devant Notre-Dame. Le décès du président Pompidou en avril 1974 déclenche les élections présidentielles où René Dumont évoque ce sujet. Sortant vainqueur de l’élection, le Président Valéry Giscard d’Estaing abandonnera le projet d’extension devant Notre-Dame.

(4) aujourd’hui c’est seulement 75 millions de tonnes de produits pétroliers qui sont consommés en France, soit nettement moins qu’en 1973. Dans le graphe ci-dessous, on voit la courbe de la consommation monter en flèche de façon impressionnante avant 1973. Elle illustre graphiquement le choc économique qu’a représenté le choc pétrolier de quand on sait à quel point la consommation d’énergie est liée au PIB.


Consommation française annuelle de produits pétroliers (graphe Godefroy Troude d’après données INSEE)

(5) En raison du choc pétrolier de 1973 où le prix du baril de pétrole a quadruplé, René Dumont évoque plus la difficulté à acheter du pétrole que l’épuisement des réserves qui est la problématique actuelle.

(6) Aujourd’hui, plus d’un milliard de personnes vivent dans des zones de stress hydrique, chiffre qui devrait plus que tripler d’ici 2025.

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