Jancovici : audition à l’Assemblée Nationale

Audition de Jean-Marc Jancovici à l’Assemblée Nationale, le 6 février 2013, sur le Changement climatique.

Cette audition contient sensiblement les mêmes informations que celles énoncées par Jean-Marc Jancovici lors de son excellente conférence à l’ENS, et dans de moins bonnes conditions techniques puisqu’on ne voit quasiment aucun des écrans sur lesquels s’appuie sont discours (on ne voit que très brièvement 3 écrans en 20 minutes sans avoir le temps de les lire).

Néanmoins, cette audition à l’Assemblée Nationale est intéressante pour les propositions de Jean-Marc Jancovici, ses messages aux députés, et surtout la mauvaise perception du sujet par de nombreux députés. Ainsi Arnaud Leroy et une autre personne situés devant Jean-Marc Jancovici, rient, discutent, consultent leur téléphone portable. A gauche de Jean-Marc Jancovici, le président de la Commission, Jean-Paul Chanteguet, ne semble pas écouter non plus et se contenter de petits sourires et haussements de sourcils, mais on comprend ensuite qu’il maîtrise bien le sujet (1h31) et préfère se concentrer à maintenir l’attention des députés, précisant même lors de la série de questions « J’aimerai que M. Jancovici ne réponde pas devant une salle vide » (1h14). Les questions de certains députés sont édifiantes et méritent à elles-seules de regarder la vidéo car elles traduisent la méconnaissance du sujet et des enjeux.

Ci-dessous, indexation rapide avec quelques notes et retranscriptions.


Quelques notes :

0h47 Les technologies de l’information rajoutent des gaz à effet de serre.

0h49 « Ce qu’on voit donc c’est que les émissions de gaz à effet de serre, et l’usage de l’énergie fossile, sont logés dans tout ce que nous faisons toute la journée, partout. Et donc la caractéristique du changement climatique ou de la dépendance à l’énergie fossile c’est que c’est un problème que vous ne pourrez pas résoudre en contraignant une petite fraction de la population au bénéfice des autres. Ce n’est pas comme un problème d’environnement classique où on peut emmerder les agriculteurs, ou les fabricants de pile au mercure, ou les gens qui font des avions, ou les chimistes pour le bénéfice du plus grand nombre. C’est un problème qu’on ne pourra résoudre qu’en demandant une part d’effort à TOUT le monde. Et là on va retomber sur la noblesse de votre métier, je ne connais pas historiquement d’exemple dans lequel on puisse demander un effort collectif sans qu’il y ait un projet collectif extrêmement sexy. Dit autrement on ne sortira jamais de ce problème sans vision. Sans vision c’est le chaos qui règlera la situation. »

 

Série de questions des députés (avec quelques notes personnelles) :

0h50 Première question d’Arnaud Leroy (PS) : négation en bloc des propos.
0h55 Martial Sadier (UMP) : accord sur « l’enjeu sociétal », sinon relativement critique. Pourquoi Obama, qui prône le fossile, a été réélu ?
0h57 Yannick Favenec (UDI) : remerciements, mais se défend des actions passées et souligne les efforts effectués par la France. Une question plus pertinente que celle des intervenants précédents, mais la suivante (concernant la place des énergies renouvelables face au nucléaire) montre qu’il n’a pas bien écouté la conférence.
1h00 Denis Baupin (vert) : remerciements. Nous sommes d’accord sur les fondamentaux et les constats, nécessité de reconfigurer nos raisonnements. Regrets de ne pas avoir entendu parler de Tchernobyl ou Fukushima. Il faut donner un prix au carbone, à l’épuisement du pétrole, mais aussi un prix à l’accident nucléaire.
1h04 Olivier Falorni (PS) : « Merci de cet exposé qui bouscule ». Questions constructives.
1h10 Patrice Carvaol (GDR) : « Ça décoiffe un petit peu. Exposé un peu hard même si je partage un certain nombre de choses qui ont été dites. Je connaissais Marx, je connais maintenant Jancovici. Vous faites un certain nombre de contradictions. […] On a 6 millions de personnes qui vivent du chômage, qui n’arrivent pas à se loger, se nourrir, se soigner… Ça c’est des choses concrètes » (il engendre un débat houleux dans l’assistance). « A moins de nous ramener comme en Afrique avec des dames qui font ça (mouvement vertical des mains) dans les gamelles pour faire à manger …et les hommes qui vont à la chasse (rire). […] Demain on pourra peut-être faire de l’énergie avec cette bouteille d’eau, il faut espérer que nos scientifiques seront capables de faire autre chose… […] J’ai cru que vous alliez nous proposer le suicide collectif ».
1h13 Philippe Plisson (PS) : on ne peut que partager votre diagnostic qui est malheureusement connu, mais on aimerait avoir vos solutions.
1h15 Jean-Marie Sermier (UMP) : remerciements.
1h16 : Geneviève Gaillard (PS) : merci, je partage les fondamentaux, on attend des solutions.
1h17 : Edouard Philippe (UMP) : merci, stimulant. Question intéressante sur les prélèvements dans les stocks. « Message intéressant et d’espoir car c’est à nous d’inventer les réponses ».
1h18 Jacques Crabal (PRG) : critique de l’impact sanitaire nul de Tchernobyl.
1h20 Sylvianne Alaux (PS) : soutien au gaz de schiste.
1h21 Jacques Kossowski (UMP) : acquiescement aux propos de Jancovici et demande d’approfondissement sur le nucléaire.
1h21 Brigitte Allain (Vert) : question sur la politique agricole.
1h23 Serge Bardy (gauche) : quels sont les points de blocage depuis le sommet de Rio ? Des conseillers au gouvernement ? Augmentation des tarifs de l’énergie et précarité ? Que penser de la programmation de la baisse du Nucléaire couplée à une baisse du CO2 ?
1h25 Jean-Pierre Vigier (UMP) : « Votre exposé décoiffe, et change des exposés classiques que l »on a ». Crainte sur l’absence de croissance voire la décroissance.
1h26 Charles-Ange Ginésy (UMP) : « Merci pour votre exposé qui apporte un éclairage nouveau ».
1h27 Christophe Priou (UMP) : on parle du plombier polonais, mais le marin breton pourra t-il continuer à aller en mer ?
1h28 Jean-Louis Bricout (PS) : (lit sa questions sur l’exposé après avoir dit qu’il n’était pas là pour le voir…) Question sur la taxe carbone et le rôle de l’État.
1h28 : Michel Heinrich (UMP) : « Merci pour votre exposé qui nous a réveillé et abasourdi. Question sur l’utilité de la taxe carbone.
1h29 : Sophie Rohfritsch (UMP) : « Cet exposé était passionnant. Comme probablement certains d’entre nous je n’ai pas tout compris, mais compris que le débat n’est pas sur une transition énergétique mais la transition tout court. On a une formidable opportunité d’investir massivement dans les énergies renouvelables ou le nucléaire dont le rendement est maximal en terme de production électrique. »
1h31 : Yves Albarello (UMP) : « Ne persistons-nous pas dans l’erreur en voulant améliorer notre bilan carbone alors que le plus gros consommateur au monde, la Chine, ouvre une centrale à charbon par semaine ? »
1h32 : David Douillet (UMP) : « Si l’énergie est la base de l’économie comment envisagez-vous la transition globale de notre modèle, et pensez-vous qu’on est en retard ? »
1h33 : Alain Gest (UMP) : « C’est la troisième fois que vous écoute et à chaque fois c’est un vrai bonheur car c’est un discours qu’on n’entend pas très souvent […] Vous avez dit qu’il fallait multiplier par 2 ou 3 le prix des carburants […] et avez parlé des tarifs subventionnés du gaz et de l’électricité. Quelle est la vérité des prix en matière d’énergie. »
1h34 : Jacques-Alain Bénisti (UMP) : Lien entre sismologie en Nouvelle-Calédonie et réchauffement climatique ?

 

Réponses de Jean-Marc Jancovici :

1h35 Je ne vais pas pouvoir répondre à un certain nombre de questions… Les malentendus vont se nicher dans ce qui n’a pas été dit.

1h39 Sortir le gaz et le fioul des usages thermiques dans le bâtiment est une des premières priorités dans cette conquête de la Lune, parce que c’est le nom que j’ai envie de lui donner. Avec de l’isolation et des pompes à chaleur on peut y arriver.

1h40 L’Europe a le dos au mur, notre choix sans regret c’est de nous lancer dans une économie qui utilise de moins en moins de combustible fossile. Ça doit être ça notre « Conquête de la Lune » et ça doit nous occuper pendant 40 ans. Et c’est pas une transition à 100 milliards c’est une transition à 5000.

1h41 On a une colonne vertébrale sur laquelle il doit y avoir le même consensus politique que pour le fait d’avoir des caisses de retraite, sinon on ne s’en sortira jamais, et il faut que vos divergences s’expriment à la marge. On a besoin de quelque chose qui ressemble à une union nationale sinon on va vers le bazar pour tous.

1h43 Aujourd’hui le nucléaire évite beaucoup plus d’inconvénient qu’il n’en crée. Il en crée évidemment, l’énergie propre n’existe pas, mais ça crée moins d’inconvénients que ceux que cela permet d’éviter.

1h44 Sur les besoins individuels et la précarité, il y a les faits et le ressenti des faits : ce qui compte dans le bulletin de vote c’est le ressenti des faits, ce qui compte pour le physicien ce sont les faits. Mais ce n’est pas parce que le ressenti des faits est totalement distinct des faits, que ces faits ne sont pas valides ! Deux exemples : à l’époque où l’on parlait de la « France d’en bas », toute personne que j’interrogeais considérait que la « France d’en bas » c’était lui plus tous ceux qui sont en dessous. Ca marche extrêmement bien. Autre exemple : quelle que soit la personne à qui vous posez la question du minimum vital, elle répond que c’est ce qu’elle gagne plus 10%. Ce sont deux manières provocantes pour illustrer ce que Tocqueville avait extrêmement bien expliqué dans ses ouvrages sur la démocratie : la Démocratie nous rendra rouspéteurs et perpétuellement insatisfait de notre sort car comme on est sensés avoir tous les mêmes chances sur la ligne de départ, si quelqu’un est devant vous sur la ligne d’arrivée c’est pas juste. En France, on a 60 000 kWh par personne et par an, soit 600 esclaves par personne. L’espérance de vie à la naissance en France c’est 75 ans, contre 25 ans il y a 2 siècles dans les campagnes. Donc en fait aujourd’hui qui est pauvre ? La question est tout à fait centrale en terme de ressenti et d’équité, vous avez raison à 100% ! Mais en terme de réalité physique, je le répète, même ceux qu’on appelle « modestes » devront prendre leur part à l’effort, et la seule façon qu’ils l’acceptent c’est de leur donner un boulot et une perspective sinon ça sera l’émeute.

1h45 La taxe carbone c’est très simple : on taxe plus l’énergie et on détaxe le travail. Le travail ne fait pas de réchauffement climatique et permet de résoudre le chômage, alors que le carbone est importé, fout en l’air la balance commerciale et le climat. On déplace la fiscalité, c’est aussi simple que ça. Il ne s’agit pas d’en faire quelque chose de punitif, mais quelque chose qui guide, qui donne un cadre et une visibilité. Exemple : je gagne de l’argent en faisant du conseil à des affreux industriels et d’affreux gestionnaires d’entreprises : quand ils ont à réfléchir à l’avenir ils regardent où sont les certitudes, et si il n’y est pas écrit que l’énergie qu’il consomme va lui coûter de plus en plus cher il ne fera jamais les investissements correspondant. Et c’est pareil pour les particuliers : regardez la manière dont le différentiel de prix essence / gasoil a déformé le parc automobile en France en 30 à 40 ans… Ca joue un rôle majeur à long terme !

1h47 Nucléaire. Si on veut que la population adhère à long terme, on ne peut pas être incohérent. On ne peut pas dire d’abord qu’on hiérarchise les nuisances comme ça puis finalement qu’on va les traiter différemment. Si on se dit que la dépendance aux énergies fossiles étrangères et le problème du réchauffement climatique c’est supérieur au nucléaire, et alors on prend TOUT ce qui permet de virer les énergies fossiles, nucléaire compris. Au lieu de sortir un chiffre d’un chapeau et de se fixer 2025 parce que ça faisait bien, car là on est dans l’illusion, ce n’est même pas un mensonge d’État, c’est de l’illusion.
La France a encore du poids dans la structuration du projet européen et si on invente l’économie qui permet d’avoir des aspirations sociales et de l’espoir pour l’avenir avec de moins en moins de combustibles fossiles, on a un maximum de chances d’entraîner par mimétiste l’Europe dans la course. L’Europe a une excellente raison de s’y engager – qui n’a rien à voir avec le Climat – c’est que sa dépendance aux énergies fossiles va enchaîner des récessions qui nous laisseront complètement désemparés, donc le bazar dans les banlieues ce n’est que le début si on reste sur cette ligne de pente. Et dire cela c’est pas critiquer le président qu’on vient d’élire – on l’a pour cinq ans, on va bosser avec lui – c’est de bien se rendre compte de la marge de manoeuvre et du terrain de jeu, de ce qui est viable et ce qui est voué à l’échec. Et je suis tout à fait d’accord avec la remarque d’Edouard Philippe, je pense que ce truc doit vous stimuler et pas du tout vous abattre ! Moi je veux bien vous aider.

1h52 Il y a un pays qui est remarquable en matière d’énergies renouvelables qui s’appelle la Suède. Elle n’a quasiment pas de combustibles fossiles dans son industrie lourde. Elle consomme autant d’électricité nucléaire par personne que la France ! Et ils ont une réputation parfaitement écolo ! La Suède consomme deux fois plus d’électricité par personne que la France, moitié hydraulique, moitié nucléaire. L’industrie lourde utilise essentiellement de l’électricité décarbonée et du bois. Leur consommation de charbon et gaz est quasi nulle. Et la totalité du chauffage est assurée par des réseaux de chauffage au bois, mais ils ont 350 000 km2 de pays pour 9 millions d’habitants couverts à 70% de forêts, et la clé du succès pour les énergies renouvelables elle va être là : beaucoup de montagnes et beaucoup de surfaces pour faire pousser quelque chose. Sinon ça va être compliqué ! Je suis un grand partisan des énergies renouvelables, mais gérées avec des méthodes sérieuses. Au lieu de faire du photovoltaïque en France ont devrait faire des partenariat avec l’Espagne.

(retranscriptions Godefroy Troude)

 

Sur le même sujet :
Conférence à l’ENS (2012, 2h03)
Audition au Sénat (2012, 1h28)
Leçon inaugurale à SciencePo  (2019, 2h25)
Interventions à la Convention Citoyenne pour le Climat (2019, 0h25*)
TV : « Le changement climatique, ça peut diminuer l’humanité de quelques milliards d’individus… » (2015, 0h13)
TV : La crise inexorable du tout carbone (2019, 0h07)
« La planète ne peut pas tenir si 7 milliards d’humains ont le niveau de vie d’un smicard français » (2018)

* réparties en différentes interventions sur S2-J1 aux moments suivants : 2h33-2h39, 3h25-3h27, 3h34-3h40, 3h52-3h55, 4h03-4h06, 4h14-4h17, 4h22-4h23, 4h31-4h32

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