Évelyne Zarka, une vie au service de la société locale

Dans cet entretien vidéo de 54 minutes, Évelyne Zarka nous raconte une vie consacrée au IV arrondissement de Paris : un arrondissement dans lequel elle a grandi, étudié, enseigné, puis été élue de 2001 à 2020 comme adjointe de la maire Dominique Bertinotti, puis du maire Christophe Girard, puis comme première adjointe du maire Ariel Weil, qui est depuis le maire de Paris Centre (regroupant les quatre premiers arrondissements).

La vidéo de l’entretien est accessible sur YouTube. Ci-dessous, index pour accès rapide à un moment de la vidéo :

0:00 Enfance et influences familiales (seconde guerre mondiale, évènements de Charonne, le jour du Grand pardon, mère restauratrice médaillée de la ville de Paris).
6:45 Collecte pour l’Unicef au Lycée, engagement CAL puis UNEF.
8:54 Enseignement, école Saint-Merri / Renard « à aires ouvertes ».
10:30 Engagement syndical.
12:30 Engagement politique (Dominique Bertinotti, Christophe Girard, Ariel Weil).
13:40 Retraite, cantines scolaires, maîtrise de l’Opéra comique.
15:20 La sauvegarde de l’hôpital Hôtel-Dieu.
17:20 La sauvegarde des commerces de proximité.
28:00 Logements sociaux et accueil des plus précaires.
33:00 L’accueil des SDF, les goûters solidaires.
37:05 Mon Marais.
42:00 L’accès à la culture.
43:30 L’école de la République.
47:10 Élue et enseignante : mariages et Conseil des enfants.
49:45 Ça vaut la peine de s’engager, d’accompagner la société à l’émancipation de tous.

Ci-dessous, retranscription écrite de l’entretien.

Entretien avec Évelyne Zarka


Godefroy Troude :
« Évelyne Zarka, bonjour. Nous sommes à Paris dans l’ancienne mairie du IVᵉ arrondissement, un lieu qui – je trouve – symbolise votre vie. En effet, vous êtes arrivée très jeune dans le quartier, vous y avez grandi, y avez enseigné, puis y avez eu des fonctions électives à la mairie de 2001 à 2020. C’est donc peut-être l’occasion d’avoir aujourd’hui une vision d’ensemble et de nous faire partager l’histoire de votre vie… »

Enfance et influences familiales

Évelyne Zarka : « Retour sur expérience, comme on dit ! Je suis arrivée dans le quartier à l’âge de quatre ans. J’étais à l’école maternelle rue des Archives, ensuite à l’école élémentaire des filles rue des Blancs-Manteaux. Mes parents étaient dans un logement social rue des Blancs-Manteaux, après avoir vécu chez nos grands-parents jusqu’à mes quatre ans donc. Ma mère avait obtenu ce logement social dans le Marais par les Bâtiments de France. Beaucoup plus tard on a eu la possibilité d’acheter ces appartements par la ville, qui vendait ses logements sociaux, et c’était une bonne affaire pour les gens qui y habitaient et pouvaient les acheter. Comme on était dans ce lot, on a eu cette chance d’acheter un appartement dans le Marais à un prix défiant toute concurrence à l’époque. Après l’école de filles rue des Blancs-Manteaux, j’ai été au lycée Victor Hugo (parce qu’à l’époque on était au lycée depuis l’âge du collège).

À l’âge du CM2, dans mon école rue des Blancs-Manteaux, notre maîtresse nous avait demandé d’apporter des traces familiales de la guerre de 1940, que nos parents avaient vécue. Donc j’avais collecté à la maison tout ce que mon père m’avait sorti et j’avais découvert la Croix de guerre, l’appel du 18 juin, le Compagnon de la Libération, son livret militaire et différents titres. Il m’a raconté qu’il avait été sous les drapeaux français dès le début de la guerre car il était en train de faire son service militaire. Il s’est donc engagé directement dans la guerre, il a été fait prisonnier et a fait toute la durée de la guerre dans des prisons allemandes. Il a été emprisonné plusieurs fois et s’est sauvé plusieurs fois jusqu’à ce qu’il rejoigne le Général de Gaulle. Mon oncle de la même façon, ainsi qu’un autre oncle qui est mort sous les drapeaux. Il y avait quatre frères Zarka qui étaient sous des drapeaux et j’étais très fière de ce passé-là et de le transmettre à ma maîtresse. J’étais celle, ce jour-là, qui avait apporté le plus de documents. Donc j’étais très fière et je comprenais ce que c’était que de se dévouer pour une cause : j’avais cette image de mon père dont j’étais très fière.

Ensuite, au moment de la Guerre d’Algérie, en février 1962 (j’avais 10 ans) on regardait avec mon père les actualités télévisées (on était les seuls à avoir la télévision dans notre immeuble) qui montrait les évènements de Charonne : c’était une très grande manifestation de militants contre le couvre-feu, qui avait été instauré à la suite d’attentats multiples dans Paris. Et il y a eu des actions policières très violentes qui ont été fatales à un certain nombre de manifestants. Spectatrice de ces événements, comme c’était sous le Général de Gaulle, je me tourne vers mon père à table et je lui dis : « tu vois, papa, ton Général de Gaulle il n’a pas raison sur tout ! ». Et là je me suis prise une gifle magistrale. Ma sœur a renchéri et je pense qu’elle aussi elle a dû prendre une. Je me souviens de cette gifle et il a dit que ne sous ce toit personne ne devra dire du mal de mon Général. J’ai ravalé mon indignation, ravalé ma révolte et je l’ai gardée pour moi.

En 1965 je me suis un petit peu révoltée contre la religion. Parce qu’on m’avait dit que lorsqu’on sortait les Tables de la Loi le jour du Grand Pardon, si on les touchait on pouvait faire un vœu. Comme mon père était gravement malade, j’avais touché les Tables de la Loi en faisant le vœu qu’il guérisse. Or en mars 1965 il est décédé. Donc j’avais décidé que je n’avais plus aucun rapport avec ce bon Dieu là.

Voilà, c’est ce qui a un peu forgé mon chemin : des indignations, des non-réponses.

Ma mère s’est installée en tant que restauratrice dans le Marais. Elle avait un restaurant rue des Blancs-Manteaux : la petite chaumière. Sous Jacques Chirac elle a reçu la médaille de la ville de Paris : c’était la seule restauratrice qui tous les ans mobilisait son restaurant et offrait un repas. Elle demandait aux CASVP, le Centre d’Action Sociale de la Ville de Paris, d’inviter des personnes seules pour Noël ! Et tous les ans ma mère faisait ce repas qu’elle offrait aux personnes âgées isolées. Et ma sœur et moi on faisait le service. Et je mesurais à quel point il y avait de la solitude dans ces 5ᵉ étages du Marais. Des personnes toutes seules qui venaient pour faire ce repas et rencontrer les autres et créer du lien. Il y avait des dames aussi, pour qui ma mère faisait des soupes régulièrement. Ma mère n’était pas du tout engagée au niveau politique, pas du tout engagée au niveau syndical (la politique ne l’intéressait absolument pas) mais c’était une femme engagée de cœur qui était d’une générosité extraordinaire. Elle nous a montré le chemin de la générosité. Ça aussi ça forge un caractère, je pense : la générosité de ses parents !
Quand elle a reçu la médaille de Chirac, je lui ai dit : « Ça te fait une belle jambe la médaille de Chirac… » Et elle m’a répondu « Ah, quand même… ». C’était une reconnaissance. »

Premiers engagements

Évelyne Zarka : « En classe de 4ᵉ, au lycée, avec ma sœur on était très protégées par les assistantes sociales parce qu’on était des petites orphelines de père et ma mère travaillait beaucoup pour nous élever. On a été très protégées par un professeur d’histoire – je ne me souviens plus de son nom – une bonne sœur extraordinaire de laïcité : elle ne faisait pas de prosélytisme avec nous, surtout qu’on était dans un lycée avec beaucoup d’Israélites. Très à l’écoute, elle était engagée à Action contre la faim avec l’UNICEF et nous avait proposé de faire des initiatives pour ramasser des fonds, pas des sacs de riz. Alors, avec ma sœur et des copines, on s’est engagées pour faire des tas d’initiatives dans tout le lycée annexe « Epernon » et « Barbette » du lycée Victor Hugo, en organisant trois jours de spectacle avec toutes les filles qui avaient des talents au lycée, etc. on avait vendu des gâteaux qu’on avait fait et tout et tout… Et on avait ramassé une somme exorbitante et je me souviens que l’UNICEF nous avait remis un Diplôme de l’engagement pour cette somme extraordinaire qu’on avait ramassée.

Après, vers 1966, au lycée, on s’est engagées dans les actions lycéennes, au CAL.

En 1968, à la crèche de la Sorbonne, j’avais 16 ans et j’étais trop jeune pour aller sur les barricades mais je gardais les enfants des manifestants. Parfois je faisais le mur, car ma mère m’enfermait parce qu’elle ne voulait pas que je participe aux manifs… Ma sœur y allait toute seule, elle était plus grande.

Après, en 1972 je crois, j’ai eu mon bac puis j’ai fait des études de psychosociologie. J’étais engagée dans l’UNEF, un syndicat étudiant. »

Enseignement et engagement syndical

Évelyne Zarka : « Ensuite en 1974, je vivais maritalement dans l’appartement familial que ma mère occupait une partie du temps, puis lorsqu’elle est partie, j’y étais seule avec mon compagnon. Comme je voulais être indépendante, je ne voulais pas qu’à 22 ans ma mère continue à m’entretenir, alors j’ai abandonné la fac et puis je suis rentrée dans l’enseignement. Puis je suis devenue déléguée syndicale jusqu’au années 80. »

Godefroy Troude : « Et dans quelles écoles avez-vous enseigné ? »

Évelyne Zarka : « Au début, j’étais remplaçante pendant 2 ou 3 ans je crois, à Paris dans le XVᵉ, dans le XIVᵉ, puis le IVᵉ comme remplaçante, puis j’ai fait toute ma carrière à l’école Saint-Merri / Renard, l’école « à aires ouvertes » devant Beaubourg (le Centre Georges Pompidou), dont j’ai épousé la pédagogie et suis devenue une ardente défenseuse de la pédagogie alternative. Car cette école a soulevé beaucoup de questions et il a fallu la défendre, depuis sa création. J’y ai enseigné environ 37 ans.

En 1982, j’ai eu ma fille et j’ai créé l’association des parents de crèche dans le centre de Paris. On a fait des choses intéressantes : on a fait des collectifs de parents pour discuter sur l’éducation. C’était très intéressant. Ensuite, lorsque ma fille est allée à l’école maternelle, son père s’est engagé à la FCPE, où j’étais à ses côtés. Puis quand elle est allée au collège et au lycée, c’est moi qui ai pris le relais en m’engageant dans la FCPE. J’étais dans l’union locale FCPE 1 2 3 4 et en même temps j’étais aussi déléguée syndicale 1 2 3 4 (« 1 2 3 4 » c’est pour les arrondissements de Paris). J’étais à la CFDT puis SNI puis SUD éducation puis SNU-IPP. »

Engagement politique

Évelyne Zarka : « En 1995, j’ai été approchée par Dominique Bertinotti son équipe. Elle était dans l’opposition et connaissait bien la section du Parti Communiste où adhérait mon mari (je n’y étais pas adhérente à l’époque). Les camarades du parti ont voulu me présenter à Dominique Bertinotti, elle s’occupait de l’institut François Mitterrand et je suis allée la voir là-bas : on a beaucoup discuté et on avait une approche humaine, une vision commune. Puis on a milité ensemble en commençant par défendre l’hôpital Hôtel-Dieu, qui en 1995 était déjà menacé de fermeture avec l’épée de Damoclès sur les services de l’hôpital. Avec Roland Blotnik et Jean Lhopital qui sont importants dans le quartier (monsieur Lhopital est toujours là comme militant) et qui avaient commencé la lutte un peu plus tôt, on a fait une première pétition pour sensibiliser les gens du quartier.

En 2001, j’ai été élue avec l’équipe de Dominique Bertinotti dont j’étais l’adjointe chargée de l’éducation. Ensuite on m’a ajouté des missions. Ensuite avec Christophe Girard j’en ai eu deux nouvelles : la mémoire et les crèches. Enfin avec Ariel Weil, j’ai été première adjointe et j’ai eu le logement en plus. »

Godefroy Troude : « Jusqu’en 2020… »

Évelyne Zarka : « Oui, 19 ans de missions électives, en trois mandats. Et entre-temps je m’étais aussi présentée aux élections législatives avec différents candidats, étant toujours soit suppléante, soit titulaire… Enfin, bon, trois campagnes de législatives, c’est bien lourd, car en parallèle j’étais à la fois maîtresse d’école et élue ! Ça faisait beaucoup ! »

Godefroy Troude : « Et ensuite en 2020, vous avez quitté vos fonctions d’élue et pris votre retraite. Quelles activités avez-vous maintenues ? »

Évelyne Zarka : « J’ai de petits engagements : je suis membre du comité de gestion de la caisse des écoles qui s’occupe des cantines scolaires, parce que c’était un projet qui me tenait à cœur, avec une directrice formidable qui fait un travail exemplaire sur l’accompagnement du bio dans les menus, l’alimentation durable, les repas de qualité servis aux enfants en « liaison chaude », c’est-à-dire des repas cuisinés sur place dans les cuisines des écoles du IVᵉ arrondissement, avec le projet du maire de cuisine centrale au centre de Paris pour 1 2 3 4, alors que les autres sont en « liaison froide » (livraison de repas froid qui sont réchauffés).
Et je suis aussi présidente de la « compagnie sans père » qui est rattachée à la Maîtrise populaire de l’Opéra-Comique – je suis très fière de ce titre car j’ai accompagné ce travail musical de Sarah Koné depuis le début quand j’ai été élue ; Sarah est une jeune femme exemplaire et qui est aussi adjointe à la Philharmonie. Ces jeunes femmes talentueuses, quand on les rencontre, on a envie de les accompagner ! Des gens qui ont été sur mon chemin et j’ai envie de mettre mon expérience à leur service. Comme Shirley Wirden qui est actuellement élue adjointe à la mairie de Paris Centre. Des jeunes femmes talentueuses et vives. »

L’Hôtel-Dieu et le maintien des services de santé

Évelyne Zarka : « Je reviens l’hôpital Hôtel-Dieu. En 2005, j’avais été nommée coordinatrice du comité de soutien pour la sauvegarde de cet hôpital. Or en 2006, j’y ai été hospitalisée pendant trois semaines, me retrouvant au sein de tout ce personnel avec qui on luttait, voyant à quel point ils tenaient tous à leur hôpital. Ils venaient tous me voir : les chirurgiens, Jean-Louis Pourriat, chef des urgences… Quand je suis sortie de l’hôpital, j’ai repris la lutte. Garder debout l’Hôtel-Dieu a été mon ADN. On a fait des chaînes humaines, Dominique Bertinotti a pris des initiatives extraordinaires pour défendre l’Hôtel-Dieu, ensuite Jean-Louis Pourriat, en 2008, est devenu premier adjoint de Dominique Bertinotti, on a vraiment tenu cet Hôtel-Dieu depuis le début. Aujourd’hui, on ne sait pas ce qu’il va devenir, mais il est encore là et je pense que la mobilisation citoyenne y est pour beaucoup : on a fait des choses extraordinaires, des « flash-mob » en faisant clignoter la croix médicale de la Croix-Rouge, qu’on photographiait du haut de Notre-Dame de Paris : on alternait des cartons noirs et des cartons rouges pour faire clignoter cette croix, illustrant quand c’était noir le danger de la suppression de l’hôpital. Et quand c’était la Croix Rouge, c’était l’hôpital qui survivait… De très belles images d’une chorégraphie improvisée.
Dans cette lutte, je m’étais fait confisquer mes papiers et ma carte d’élue, j’avais été arrêtée et emmenée au poste car il fallait que quelqu’un soit responsable et j’avais été désignée d’office. Et c’était drôle parce que Dominique Bertinotti a dû venir réclamer ma carte. Des anecdotes, des situations dans lesquelles je n’ai jamais été très inquiétée puisque j’étais protégé en tant qu’élue. Ça me permettait d’aller de l’avant, et de protéger les autres qui n’avaient pas de carte d’élue pour être libérée plus vite.
En 2006, au niveau du conseil municipal, sur une initiative du groupe communiste, on a fait des réserves dans le plan local d’urbanisme pour que cet hôpital reste à vocation hospitalière. Et aujourd’hui [en décembre 2012] cette réserve est toujours là. On l’a sauvegardé. C’est une marque politique dont je suis très fière avec l’équipe de Dominique Bertinotti.

Godefroy Troude : « Quelles autres actions de la Mairie pourriez-vous citer ? »

Évelyne Zarka : « La sauvegarde des commerces, c’était plus compliqué. Par exemple La Poste de l’île Saint-Louis c’est une bataille qui n’est pas terminée et qui malheureusement n’a pas tellement été suivie par la population… La Poste a fermé sept bureaux de poste dans le centre de Paris en expliquant qu’on y était très bien desservis, que les boîtes à lettres n’étaient pas pleines. Aussi quand la Poste de l’île Saint-Louis a été fermée, comme le bâtiment appartenait à un bailleur social, on a dit qu’il ne va pas falloir mettre une boutique de fringues. Il n’y a pas beaucoup de commerce de proximité et il faut les maintenir pour aider la population. Quelqu’un a eu l’idée de créer un centre de santé de secteur 1 et de secteur 2, pour être un peu le pendant du centre de diagnostic de l’Hôtel-Dieu. Ce centre rend d’énormes services à des tas de gens encore, mais on ne sait pas s’il va perdurer avec tout ce qui été retiré de l’Hôtel-Dieu. Il est question d’y faire un restaurant gastronomique. Bon, là pour l’instant c’est suspendu, mais c’est très violent qu’un tiers d’un tel lieu soit occupé par un restaurant gastronomique alors que cet hôpital au centre de Paris est nécessaire. D’ailleurs, pendant le Covid, il aurait pu héberger des malades. Des salles étaient en fonction. L’AP-HP (Assistance publique-Hôpitaux de Paris) n’a pas voulu investir pour qu’on équipe ces salles. On avait vérifié : moi j’ai occupé l’Hôtel-Dieu des nuits entières pour ne pas qu’on déménage des services, donc je sais ce qui fonctionnait dans l’Hôtel-Dieu : il y avait des salles où il y avait l’oxygène qu’on pouvait brancher, il y avait au moins une vingtaine de lits qu’on pouvait mettre pendant le Covid. Bon, ils n’ont pas voulu le faire, ils ont préféré faire le centre de vaccination et faire autre chose, mais l’Hôtel-Dieu pouvait être opérationnel. Pas tout : on a inauguré des urgences il y a quelques années : elles étaient neuves et ne sont plus bonnes cinq ans après. Il paraît que c’est caduc. D’accord, peut-être qu’on ne pouvait pas tout garder au niveau hospitalier. En tous les cas un restaurant gastronomique c’est très violent pour la population. La population n’en veut pas. C’est clair. Les pétitions qu’on fait signer, la population ne veut pas de restaurant gastronomique, mais un hôpital qui reste au service des populations, un service médical hospitalier. Je ne sais pas jusqu’à quel point : service médical sûrement, peut-être du logement pour les infirmiers, peut-être autre chose je n’en sais rien ….mais pas un restaurant gastronomique !
C’est compliqué parce que l’AP-HP a besoin de sous, donc elle veut vendre, elle a besoin de 100 millions pour un grand hôpital, donc elle veut vendre le bâtiment de l’AP-HP ou en vendre une partie. Tout ça c’est des histoires de gros sous pour réinvestir pour aller ailleurs. Seulement la santé de nos concitoyens n’a pas de prix et donc dilapider cette surface hospitalière au service de la gastronomie, ça n’a pas de sens ! Une galerie marchande ça n’a pas de sens ! Qu’ils fassent ce qu’ils veulent, mais qu’ils ne privent pas le centre de Paris d’un service hospitalier. Un des médecins est un ancien de l’Hôtel-Dieu  il a proposé d’ouvrir ce service de santé dans l’île Saint-Louis et j’espère bien qu’ils vont y arriver, parce que c’est vertueux que d’avoir un service de santé sur tout secteur 1 avec des médecins de secteur 1. Dans le centre de Paris tous les médecins qui sont partis à la retraite n’arrivent pas ne retrouvent pas repreneur. Les loyers sont bien trop chers. On ne va plus du tout avoir de secteur 1. Les médecins ne se déplacent plus du tout chez les personnes âgées. Personne ne se déplace : le dernier médecin qui se déplaçait, le docteur Benoît Durel est parti à la retraite. Il n’y a plus de médecins qui se déplacent à domicile ni dans les maisons de retraite, c’est fini. C’est très dommageable pour la population. Il faut recréer un service sanitaire important au centre de Paris.
Je parle du IVᵉ car que je le connais bien, mais c’est le cas dans tout le centre de Paris : par exemple au Centre santé Réaumur, ils n’ont pas assez de personnel alors que c’est un centre formidable, avec des spécialistes qui rendent des tas de services à la population. Quand l’hôtesse est toute seule pour gérer toutes les personnes qui viennent en consultation, c’est pas possible !

On a besoin de sauvegarder les services de santé au centre de Paris comme dans tout Paris. La santé, c’est quel que soit le milieu social, quel que soit l’âge, c’est primordial. C’est vraiment une lutte qu’il ne faut pas lâcher. »

La sauvegarde des commerces de proximité

Godefroy Troude : « Vous avez évoqué des actions sur l’île Saint-Louis et l’île de la cité avec les exemples de l’Hôtel-Dieu et de la Poste… Quelles autres actions engagées par la mairie ? »

Évelyne Zarka : « Il y a par exemple le cas de la librairie spécialisée gay « Les mots à la bouche » rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, dont le loyer a été d’un seul coup augmenté de façon exorbitante. On n’a pas pu préempter le local car il est privé et la ville n’a pas les moyens d’acquérir un sous-sol et un rez-de-chaussée aussi important rue de Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie. Aussi on leur a proposé le village Saint-Paul, mais ça ne leur convenait pas, puis rue Quinquampoix, mais c’était trop petit, et finalement la ville les a relogés rue Saint-Ambroise dans le XIᵉ arrondissement.

Autre exemple, le cinéma Luminor dont le propriétaire menace de ne pas renouveler le bail. Il en a tout à fait le droit. Il veut y mettre quelque chose de plus juteux : la culture ce n’est pas juteux pour lui. Donc il va augmenter le loyer à concurrence de ce qu’on va lui offrir pour y faire encore un showroom de la rue du Temple qui est devenue la succursale du BHV… Le Luminor est donc menacé. Et si nos jeunes pouvaient s’engager à résister pour que la culture d’un cinéma indépendant reste au centre de Paris, c’est primordial aussi.

Il y avait une belle maison de la presse rue des Archives qui a fermé. Elle a été vendue parce qu’elle faisait partie d’une chaîne de librairies en difficulté, Agora, et comme c’était celle qui avait le plus de valeur ils l’ont vendue pour pouvoir soutenir celles des autres quartiers. Je me rappelle que Christophe Girard était hors de lui et qu’à défaut on avait fait poser un kiosque à défaut rue des Archives, mais un kiosque ça ne remplace pas une maison de la presse ! C’est quand même lamentable de ne pas avoir une maison de la presse. Une librairie indépendante, c’est compliqué, ce n’est pas évident les loyers qu’on leur impose. Il faut protéger toutes ces librairies indépendantes.

Godefroy Troude : « Et quelles actions peut avoir la mairie pour maintenir ces activités ? »

Évelyne Zarka : « Pour cela, à chaque fois qu’il y a des immeubles sociaux, on met en bas d’immeuble des espaces utiles à la population : en ce moment c’est plutôt le style « recyclerie », des bibliothèques, le partage d’espace, ou quelque chose qui crée du lien… Ainsi aux nouveaux logements sociaux de la caserne des Minimes, au rez-de-chaussée, ils font du lien social. C’est la principale action de la ville, parce qu’on n’a pas toujours les moyens d’acheter dans le Marais. La ville a pu acheter dans le IIᵉ arrondissement rue Vivienne, en réquisitionnant des bureaux, mais ce fut des années de bataille ! Quand ma fille était au collège César Franck on se battait pour que toutes ces surfaces de bureaux vides soient transformées en logement social, et il aura fallu quinze ans de lutte pour que la ville puisse réquisitionner ces endroits, trouver le créneau pour pouvoir acheter. Donc à chaque fois que la ville peut le faire, elle le fait.

Par exemple il y a eu le concours Réinventer Paris, qui a permis de faire du social dans des quartiers prestigieux. Ainsi place des Vosges il va y avoir dans la cour du lycée Théophile Gautier un hôtel genre auberge de jeunesse, pour que des familles puissent venir quand elles viennent à Paris, pour loger dans un endroit moins cher qu’un hôtel. Donc comme une maison de jeunesse mais pour les familles. Je crois que ça s’appelle Maison de familles. Ça, ça a été voté par Réinventer Paris. Et je me souviens d’une discussion où certains s’indignaient qu’on pense à installer une maison de famille dans le Marais sous les arcades de la place des Vosges, alors qu’on pouvait vendre beaucoup plus cher. Mais la ville a préféré mettre un hôtel social.

Voilà c’est des actions comme ça que la ville s’autorise pour que le marais n’appartienne pas seulement aux gens qui pourraient payer l’ISF.

Godefroy Troude : « Et il y a une action que je trouve très originale qui est rue Saint-Antoine à la hauteur du métro Saint-Paul qui s’appelle Lulu dans ma rue. »

Évelyne Zarka : « Oui, Lulu dans la rue, ça a été créé par la Régie de quartier je crois. C’est payé par les chèques emploi-service. C’est régi par une association. Ils se sont installés à Saint-Paul et ça rend des tas de services à la population. L’expérience de gens qui sont au chômage et qui peuvent mettre leur expertise par exemple d’électricien, de peintre en bâtiment, enfin tous les services, même promener un chien, etc. à travers des chèques emploi service et passer par l’intermédiaire de Lulu ma rue qui met les gens en lien. C’est une très belle initiative. »

Logements sociaux et accueil des plus précaires

Évelyne Zarka : « Je me rappelle qu’en 2001 pendant la campagne électorale de Dominique Bertinotti on s’était lancé des idées et j’avais dit « Et si on ouvrait la mairie aux SDF ? ». On avait rêvé de ça, on en avait rêvé physiquement. Et Dominique Bertinotti l’a fait : elle a créé l’accueil de SDF dans la mairie du IVᵉ arrondissement, avec les premières soupes. C’était un pari quand même extraordinaire. On y est arrivés, on l’a accompagnée avec Anne-Marie, Jean Lhopital, Frédéric et tous les autres. C’était quelque chose de formidable avec cette maire : l’idée de protection de l’hôpital et l’ouverture sur les SDF, on était vraiment dans un projet d’ouverture et d’accueil des plus précaires, et c’était très dynamisant.

On a aussi fait aussi des réserves immobilières sur l’ancienne préfecture Boulevard Morland pour que si les bureaux déménageaient un jour ça devienne logement social.  Pour faire ces réserves, on interroge la population via une enquête publique qui va définir si on veut que ça reste à vocation hospitalière ou vocation logement social par exemple.
Et c’est ce qui s’est réalisé quinze ans après même si c’est un peu luxueux, avec quand même une part de logement social. C’est une fierté d’avoir saisi l’opportunité de ces réserves afin de permettre de construire le moment voulu du logement social.
À la Samaritaine aussi il y a un peu de logement social. Les logements de l’AP-HP aussi : ça va être 50% de logement social, 50% de privatif. Il a encore des logements rue de Turenne il y a l’immeuble qu’on appelle le « paquebot » au-dessus du poissonnier où on a logé des tas de familles qui venaient du XVIIIᵉ et du XIXᵉ. Il y a aussi la rue de Schomberg, quai des Célestins, rue Crillon, autour de la rue de Venise, rue Quincampoix, boulevard Sébastopol… Voilà, plein d’endroits où on a fait des réserves immobilières qui sont devenus des logements sociaux, et j’en oublie certainement, il y en a partout.
La ville a également racheté des immeubles qui devenaient insalubres et qu’elle a restaurés, mais elle ne pouvait les racheter que si le prix du marché convenait à la ville. En tout cas, tout ce qu’elle a pu racheter, elle l’a fait. Là, Ian Brossat a un travail extraordinaire. Il y a aussi eu la lutte contre Airbnb, qui était plutôt avec Christophe Girard.

On est très fiers d’avoir fait ça avec Dominique Bertinotti : quand on est arrivés en 2001 les classes populaires avaient vraiment été balayées et on était à 4% de logement social. Quand j’ai quitté mes fonctions en 2020 je crois qu’on était à 18%. On a fait un saut de 14% de plus de logements social ! Certes on n’en a pas autant que dans le XVIIIᵉ et XIXᵉ, on n’a pas beaucoup de foncier non plus, mais on a essayé de mobiliser le maximum de fonciers et la ville a fait vraiment de très belles opérations pour réquisitionner les immeubles pour faire du logement social. Mais on n’en fait jamais assez : j’ai tenu des permanences quand j’ai eu la charge du logement avec Ariel Weil, et vu le monde qui demandait des rendez-vous, il est évident qu’il n’y avait jamais assez de logement social. »

L’accueil des SDF, les goûters solidaires

Évelyne Zarka : « Et puis on n’a pas résolu non plus le problème des SDF même si on les hébergeait avec le plan grand froid, que Christophe Girard a repris à son compte et qu’Ariel Weil a poursuivi, c’est une très belle mission qu’ils se sont donné d’accomplir. On n’a pas de centre d’hébergement. On a fait des hébergements transitoires dans des caves du village Saint-Paul, des solutions alternatives quand il faisait très froid, mais jamais quelque chose qui a pu durer.

D’ailleurs à propos des repas SDF : je m’occupais des écoles et de la solidarité pendant un moment avec les centres de loisirs de la CASPE. Et un animateur, je crois qu’il s’appelle Sébastien, a pris l’initiative de faire faire des gâteaux aux enfants le mercredi au centre de loisirs pour les jours où on recevait les SDF. On ouvrait pour les plans grand froid (c’était je pense les trois dernières années de ma mandature). Ils faisaient des gâteaux dans
l’après-midi aux cuisines de l’école de la rue de Moussy avec l’aide de la caisse des écoles et des dames qui donnaient de leur temps. Une partie des enfants cuisinait des gâteaux et l’autre faisait des sets de table et des décorations qu’ils livraient pour le repas des SDF le soir. On ne les avait pas faits se rencontrer parce que c’était un peu compliqué, mais les enfants communiquaient avec des petits messages sur les sets de table. Donc les SDF ont eu des repas illustrés par les enfants des centres de loisirs : on appelait ça les goûters solidaires. Et à la fin de la session on remettait aux enfants un diplôme des petits pâtissiers solidaires. C’était charmant.
Je me rappelle que la première fois où les SDF sont entrés, ils étaient restés complètement indifférents à la décoration des gâteaux et aux petits messages et j’avais trouvé ça très violent. Mais ils étaient tellement dans leur monde, le froid était tellement violent pour eux qu’ils ne songeaient qu’à manger et être au chaud. Ça leur était un peu indifférent que les enfants leur dessinent de jolis sets de table et leur fassent des petits cœurs partout et de jolis gâteaux.
Mais petit à petit, voyant qu’il y avait encore des gâteaux le mercredi suivant, ils y ont pris goût. Et une fois il n’y a pas eu de gâteaux car on avait dû avoir un problème en cuisine, et on nous a dit « Les enfants n’ont pas pensé à nous aujourd’hui ? »
– Alors j’ai répondu : « Ah bon, mais alors ça vous touche ! Quand même ! »
– « Ah, mais bien sûr que ça nous touche, mais on ne le dit pas. »
Et je me rappelle qu’un monsieur avait fait une chanson pour les enfants qu’il leur avait chanté, on avait enregistré pour qu’il leur partage la chanson, un SDF qui chantait très bien avec une voix magnifique. Cela créait du lien entre les générations.

On a aussi organisé avec les maisons de retraite des passerelles pour la journée des seniors – j’étais institutrice – en faisant des semaines intergénérationnelles où les enfants venaient en maison de retraite et partageaient avec eux. On a fait la journée de la femme intergénérationnelle, le 8 mars, en faisant un petit livret sur la vie de ces dames quand elles étaient petites filles. Elles partageaient leur expérience et on a chanté avec elles. Des très beaux souvenirs intergénérationnels où les enfants qui maintenant sont grands ont encore se souvenir d’avoir rencontré les seniors et sont restés en lien avec eux. »

Mon marais

Godefroy Troude : « Avant qu’on commence cet entretien, vous m’aviez parlé de souvenirs d’enfance, par exemple du BHV, que vous aviez voulu pérenniser… »

Évelyne Zarka : « Oui, alors ça ce sont des attaches au quartier, au lien social qu’il avait dans ce quartier. Quand j’étais petite fille, j’allais avec mon père au BHV et ce magasin était magique, avec une odeur particulière. Aussi j’avais écrit une nouvelle sur le BHV et ses odeurs. C’était extraordinaire : tout le monde se parlait, ils étaient en bleu de travail, ils achetaient des vis au sous-sol du BHV où tous les ouvriers du quartier se parlaient et se donnaient des conseils. Aujourd’hui on dit que les dames vont au BHV pour rencontrer des messieurs bricoleurs, ce ne sont pas les mêmes mœurs ! Mais à mon époque c’étaient des messieurs, dans un quartier très populaire, très ouvrier.
Le matin, j’étais réveillée par mon concierge qui était chiffonnier et dont j’entendais le diable rouler sur les pavés. Sur mon palier il y avait une usine de plumeaux, et tous les matins quand j’ouvrais ma porte je voyais les plumeaux suspendus en haut de la porte, au plafond, c’était magique ! Je voyais ces dames, ces ouvrières qui fabriquaient des plumeaux toute la journée. J’avais aussi un coutelier au rez-de-chaussée dont j’entendais la forge et j’allais voir comment il travaillait. Il y avait aussi un frappeur de médailles dans la rue qu’on entendait. Il y avait beaucoup de bruits comme ça dans le marais, c’était assez extraordinaire. C’était une vie où tous les gens se connaissaient : quand mon père était malade et avait des migraines, petite fille, j’allais voir le frappeur de médailles et lui demandais s’il pouvait arrêter la presse un petit peu car mon papa devait se reposer pour faire la sieste. Et le monsieur arrêtait sa presse pour laisser son voisin dormir ! Ça c’était mon marais ! C’est pourquoi je suis si attachée aux petits métiers, avec une certaine nostalgie, à tout ce travail manuel et toutes ces traditions de mon quartier, de ce marais qui a disparu… La disparition de tous ces petits métiers, j’ai trouvé ça assez violent, quand ces gens ont été obligés de partir. J’ai des regrets évidemment quand je vois ce qu’était le BHV, populaire, les petits métiers qu’il y avait dans toutes ces rues parallèles un peu partout, les anciennes halles, où je connaissais les dames qui allaient acheter leurs fleurs qui avaient leur garage, leur entrepôt de fleurs, dans notre cour. Je les voyais arriver avec leur charrette avec leurs fleurs : il y avait Madame Rosa (ça ne s’invente pas !) elle vendait des roses. Toutes ces dames avec des charrettes à main qui étaient rue Rambuteau, j’ai la nostalgie de ce quartier.
Alors évidemment on ne va pas refaire le monde : on a rasé les Halles et ce qui était insalubre, tant mieux, même si ça a été une étape violente pour la population. Les gens étaient très remontés à l’époque ! »

Godefroy Troude : « Il y a eu aussi beaucoup de changements du côté de la Bastille dans le faubourg Saint-Antoine… »

Évelyne Zarka : « Oui, c’était la même évolution : tous ces métiers d’artisan magnifiques, un savoir-faire magnifique, ou on voyait le travail du cuir, le travail du bois. J’ai vu tous ces métiers du Paris artisan, c’était magnifique. Les parents de mes amis étaient tailleurs, ma mère était serveuse et travaillait dans la restauration, mais tous mes amis tous les juifs ashkénazes avaient des parents tailleurs. Quand j’étais petite je me souviens que mes copains disaient : « Nous, notre père nous poursuit avec le mètre ruban pour nous donner des petites claques sur les fesses. » Et moi j’ai répondu que c’était la cuillère en bois parce que ma mère était restauratrice. C’était l’époque du martinet, mais nos parents n’en faisaient pas beaucoup usage… Tous ces manteaux qu’ils faisaient c’était magnifique.

C’est vrai, je suis attachée à ce marais, ces petits métiers que j’ai connus et dans une certaine nostalgie, mais bon je ne suis pas trop du passé, il faut passer à autre chose. Quand Beaubourg a été construit, moi je n’étais pas de ceux qui appelaient ça « la raffinerie ». On s’est aussi battu pour montrer que c’était aussi ouvert sur la population, qu’on pouvait voir des expositions gratuites d’Art contemporain. »

L’accès à la culture

Évelyne Zarka : « Quand le Centre Georges Pompidou s’est ouvert c’était gratuit pour les habitants, c’était extraordinaire ! On a vu toutes les expositions ! Il y avait cet escalator magnifique qui montait le long du bâtiment, et cette esplanade, cet espace de liberté. J’ai découvert des tas de choses même si j’étais dans un lycée formidable qui avait un ciné-club…
Je n’ai pas parlé du ciné-club. Il y a eu « Nuits et brouillard » qui m’a beaucoup forgée, qui m’a bien mobilisée : je me suis engagée pour faire connaître au Lycée Victor Hugo le professeur qui avait été déporté et qui avait une plaque dans le hall de mon lycée, la première plaque à la mémoire de ces victimes du nazisme …donc tout cela m’a marqué. Au ciné-club, nos professeurs invitaient des intervenants pour expliquer. J’ai animé le ciné-club de mon lycée et j’y ai beaucoup appris.

Quand j’étais petite fille, l’assistante sociale était venue voir ma mère en lui demandant ce dont elle avait besoin pour nous, comme par exemple des bons d’achats pour des vêtements. Ma mère avait répondu Non, mes filles je les nourris et je les habille, je n’ai pas besoin de ça. Mais vous pouvez leur offrir la culture. Moi, je n’ai pas le temps de les emmener au cinéma et au théâtre. Aussi on nous avait offert les Jeunesses Musicales de France et un abonnement au Théâtre de l’Est parisien. Ça c’est l’école de la République ! »

L’école de la République

Évelyne Zarka : « Mon attachement à l’école de la République, c’est moi petite orpheline de père, avec une mère qui travaillait tout le temps. C’était qu’est-ce qu’elle a fait l’école de la République pour moi ? Et me dire que je lui dois bien ça, de m’engager pour l’école de la République. C’est aussi pour ça que je suis devenue institutrice. J’ai fait des études de psycho-socio mais j’ai voulu devenir institutrice pour rendre à l’école de la République ce qu’elle m’avait donné, et permettre aux enfants des écoles publiques d’avoir cette chance-là, d’être dans des écoles de la République. Et le mot République a une résonance pour moi : c’est ciné-club, abonnements théâtre, tous mes professeurs, tous ces gens engagés depuis mon professeur bonne sœur à mon professeur de philo qui nous ont accompagnés, qui donnaient du temps pour le ciné-club, tous ces gens qui ont fait cette école de la République.
Après j’ai rencontré des républicains politiques, que j’ai suivis parce que pour moi la République avait vraiment ce sens-là et donc c’est pour ça que je me suis engagée aussi dans des mouvements pédagogiques parce que dans la République, l’école traditionnelle et aussi des mouvements pédagogiques alternatifs doivent donner leur chance à tous les enfants, d’avoir une autre façon d’être enseignés. Donc j’ai défendu la pédagogie active au sein de mon école. Ça a été aussi un engagement pour moi de défendre cette école (Saint-Merri / Renard) qui existe encore et d’en faire ce qu’elle est devenue actuellement. Et donc je crois que j’ai participé à mon niveau à la
conservation de cette école telle qu’elle existe. Elle s’est construite le modèle de Beaubourg avec une liberté, sans cloisons entre les classes, donc c’était le domaine de la coopération, du travail en équipe et du collectif et du travail en commun… »

Godefroy Troude : « Parce qu’il faut le rappeler : Beaubourg, le Centre Georges Pompidou, c’est une architecture sans mur ni cloison, juste un plateau d’une surface gigantesque… »

Évelyne Zarka : « Oui, c’est une liberté, c’est ce qu’on appelle aujourd’hui l’open space, avec des surfaces d’expositions magnifiques. Et cette école a été construite sur le modèle de Beaubourg. Il a fallu la défendre, il fallait qu’elle recrute des enfants pour venir dans l’école, des parents qui acceptent de venir là… Donc les premiers parents d’élèves étaient des gens qui travaillaient à Beaubourg. C’est pour ça qu’ils étaient dérogataires : et donc l’école a commencé plus tard pour que les gens qui venaient travailler dans ce grand musée qu’est Beaubourg, puissent avoir leurs enfants pas loin d’eux et leur faciliter la vie. C’est comme ça qu’on a cette école de dérogataires qui a été tant décriée. Mais après il y a quand même eu des enfants du quartier, à moitié-moitié à peu près.

Certains diraient que ce n’est pas une école de la République, mais c’est une école de la République alternative, qui a été construite sur un modèle auquel il fallait adhérer et qu’il fallait défendre. Et ça, ça a été une lutte, la lutte de toute ma carrière d’enseignante ! »

Élue et enseignante : mariages et Conseil des enfants

Évelyne Zarka : « C’étaient des luttes parallèles qui se sont croisées, des chemins où j’ai rencontré des gens. Car on n’entre pas en politique par hasard. À notre époque quand on entrait en politique, c’est qu’on était sollicité parce qu’on était quelqu’un de terrain, qui avait une vision périphérique sur la population, et qui était dans des réseaux. J’ai été choisie car j’étais une personne de réseau : j’avais les réseaux parents d’élèves, les réseaux enseignants, et j’avais bonne presse à travers mes responsabilités syndicales que je faisais en bénévolat en plus de mon travail. Je n’avais pas de décharge syndicale, je le faisais en plus de ma classe. Mais quand j’ai été élue en 2001 c’était trop lourd, je ne pouvais plus, donc j’ai abandonné le syndicat pour ne garder que ma classe et mon mandat. Jusqu’à 2014 j’ai enseigné et été élue en même temps. Il m’est arrivé de courir à la mairie pendant les récréations pour célébrer un mariage, puis de retourner à l’école ensuite. Il le fallait car on avait besoin de moi à la mairie, alors j’y allais.

Pour le cours d’instruction civique, j’ai également invité deux ou trois fois la classe entière à des mariages, avec l’acceptation de tous (c’était souvent des enfants de familles qui étaient déjà dans l’école), où depuis le fond de la salle ils voyaient comment on faisait un mariage. Après, j’ai fait des mariages entre élèves pour montrer comment cela fonctionne, avec toute la cérémonie, les actes, en leur expliquant chaque étape, en se rendant dans la salle des mariages de la mairie où nous sommes actuellement. Puis j’ai continué à le faire dans les écoles.

J’ai aussi expliqué le rôle d’élu et on a créé le Conseil des enfants avec Dominique Bertinotti, en 2002 je crois, pendant la mandature de Bertrand Delanoë. Il y avait également le Conseil de la Jeunesse qui avait été créé sous l’impulsion de la mairie centrale. Mais on était un des premiers arrondissements à créer ce Conseil des enfants. On l’animait avec le cabinet du maire du IVᵉ arrondissement, et on a fait beaucoup de travail citoyen, c’était très intéressant. »

Ça vaut la peine de s’engager, d’accompagner la société à l’émancipation de tous

Évelyne Zarka : « Les Petits pâtissiers solidaires, le Conseil des enfants, tout ça c’est des actes d’engagement où l’on explique aux enfants que ça vaut la peine de s’engager, de regarder son prochain, de voir qu’on peut accompagner la société à l’émancipation de tous. C’est important de partager, partager l’expérience, partager une vision commune. On peut ne pas être d’accord au niveau politique, mais ce qui est important c’est de partager des valeurs communes.

Dans tous les partis politiques il y a des gens qui sont attachés au regard sur l’autre et au prochain. Et quand on faisait les repas SDF, les bénévoles qui venaient étaient de tout bord politique : on travaillait main dans la main, tous ensemble ! On n’a pas besoin d’être dans le même groupe politique. Et c’est ça qui fait la force d’une société !

Dans un quartier, on a des choses à partager avec nos voisins. Ça commence au niveau de l’immeuble, à prêter main forte à son voisin de palier quand il a un souci. D’ailleurs ça s’est vu pendant le Covid : on s’est tous s’entraidés sans demander pour qui votait le voisin. On n’en est pas là. Moi je suis communiste, je suis fière de l’être, mais je ne parle pas de mes convictions politiques avec mes voisins parce que j’ai d’autres sujets de conversation avec eux. Quelques fois ils me prennent à témoin sur un sujet, on a des analyses communes, et ça n’empêche pas que chacun a ses idées. Je pense que le lien, il commence au niveau de sa cage d’escalier. Vraiment. Puis après il s’étend à la rue, au quartier, à l’arrondissement au-delà. Voilà. »

Conclusion

Godefroy Troude : « Je tiens à vous remercier pour ces mots forts, votre témoignage et votre engagement. »

Évelyne Zarka : « Cette collaboration fructueuse m’a permis des retours sur mon enfance, ma famille, mes collègues, mes amis et camarades. Cela a été un moment dense en émotions. Je vous remercie vivement de m’avoir choisie comme sujet de reportage. J’en suis flattée et émue… »

 

Actualité post-entretien


13 mai 2023

Coup de frein au projet de transformation de l’Hôtel-Dieu

Les élus communistes ont bataillé pour que la parcelle où se situe l’hôpital dans le IVe reste  « zone urbaine de grands services urbains » dans le prochain PLU. De quoi ralentir le projet de transformation d’une partie de l’hôpital en restaurant gastronomique et commerces, comme le prévoit le promoteur Novaxia depuis 2019.


12 mai 2023

Revers pour le projet de privatisation de l’Hôtel-Dieu à Paris

Les communistes parisiens revendiquent une « première victoire » contre le projet de transformation de l’Hôtel-Dieu voulu par l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP). Ils assuraient, ce jeudi, être parvenus à un accord avec leurs homologues de la majorité municipale pour ne pas déclasser en zone commerciale, dans le plan local d’urbanisme (PLU) en négociation, la parcelle sur laquelle se trouve l’établissement. « Ce changement est nécessaire au projet de création de commerces et de locaux pour start-up de santé. Or, il ne sera pas dans le PLU soumis au vote le 5 juin », se réjouit Pierrick Lavoine, secrétaire de la section PCF du 4e arrondissement. Une demande de déclassement pourrait revenir en Conseil de Paris. Elle devrait se heurter à la majorité de gauche. Pour l’AP-HP, qui n’avait pu répondre à nos sollicitations avant le bouclage, ce blocage administratif rendrait hypothétique la cession pour 80 ans du tiers de l’Hôtel-Dieu au promoteur Novaxia contre 144 millions d’euros.

 

Notes

– Entretien réalisé dans l’ancienne mairie du IV arrondissement, Paris, décembre 2022.
– Le montage vidéo et sa retranscription ont été relus et approuvés par Mme Évelyne Zarka.

 

À voir aussi

– Le logement social à Paris (Mairie de Paris).
– Le Conseil des Enfants de Paris Centre (Mairie de Paris Centre).

 

5 réponses sur “Évelyne Zarka, une vie au service de la société locale”

  1. Très bon travail d’interview. Mme Évelyne Zarka a un parcours passionnant, engagé et émouvant, qu’il est important de faire connaître. Merci pour toutes vos actions, et merci pour l’interview qui met en lumière cette personne.

  2. J’ai trouvé ce document passionnant, très empreint d’humanité, de bonheur de vivre et plein de tes valeurs chère Evelyne ! Bravo au réalisateur et à toi !!!

  3. Tout à fait d’accord avec les remarques de Catherine. Remerciements et compliments à Evelyne. C’est un magnifique portrait d’une militante communiste enthousiaste, qui donne vraiment envie de se battre collectivement. Le mélange d’intime et de public est très réussi et permet de donner souvent libre cours à notre émotion. Devant une telle tendresse pour le genre humain. Merci à Evelyne et au réalisateur. A diffuser un max. Claudie

  4. D’abord lu, le témoignage se révélait fort, simple et authentique.

    Puis sont venues les images.

    Evelyne est si joliment filmée. Avec une belle lumière devant cette superbe cheminée. Il y a toute la pompe des boiseries de la mairie qui reçoit la force d’un témoignage simple qui ne s’en laisse pas compter. Du bel usage modeste, engagé, exigeant qu’on peut exprimer dans un Mandat.
    Ce n’est pas rien d’être élue Première Adjointe d’une mairie à Paris. Mais davantage encore, c’est le nombre et l’ambition des combats engagés au service des modestes qui se déplie sous nos yeux. C’est le maintien des activités de l’Hôtel-Dieu, de l’habitat social, de l’attention à l’éveil des enfants au collectif et tant d’autres ambitions qui sont concrètement défendues. Il faut beaucoup de talents pour les partager avec les autres.
    Patrice

  5. « Partager des valeurs »
    C’est cela que tu nous as appris Évelyne : on partage des valeurs, on se retrousse les manches et on avance tou.te.s ensemble ! Et c’est cela qui nous réunit année après année. Et une nouvelle fois merci pour ton engagement pour l’école Saint-Merri Renard, où j’ai été une élève si heureuse grâce à la confiance que vous aviez en nous.
    Merci à Godefroy Troude pour ce travail.
    Bravo Évelyne !
    A très vite pour de nouvelles aventures.
    Amélie

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