Bertrand Tavernier, disparition d’un monument du cinéma

Bertrand Tavernier au théâtre des Célestins, Lyon 2019 (photo Joël Philippon).

Bertrand Tavernier, critique de cinéma, attaché de presse, scénariste, réalisateur d’une trentaine de films, producteur, écrivain et président de l’Institut Lumière, 26 prix dont 5 Césars et un Oscar était avant tout un cinéphile exceptionnel, un passeur du Cinéma, au point de fonder son ciné-club à 20 ans et de parler davantage des films des autres lorsqu’il présentait ses propres films, dans des conférences inépuisables d’anecdotes. Un monument du cinéma nous a quittés.

 

Bertrand Tavernier était un réalisateur généreux et engagé abordant de nombreux thèmes, souvent plus sociétal que politique :  la justice sociale avec « Ça commence aujourd’hui » et « De l’autre côté du périph » (réalisé avec son fils Nils), le manque de moyens de la police avec « L.627 », le colonialisme avec « Coup de torchon », la guerre avec « Capitaine Conan », « La vie et rien d’autre » et « La guerre sans nom » (avec Patrick Rotman), l’exercice du pouvoir avec « Que la fête commence » et « Quai d’Orsay », le voyeurisme de la télé-réalité avec le prémonitoire « La mort en direct », le cinéma sous l’occupation avec « Laissez-passer », des films plus intimistes ou familiaux « Daddy Nostalgie », « Un dimanche à la campagne », « Holly Lola », « Une semaine de vacances », tournés avec plusieurs acteurs fidèles comme Philippe Noiret (8 films en commun), Philippe Torreton (4 films), Isabelle Huppert (3 films), Jacques Gamblin (2 films, plus 2 avec Nils Tavernier), François Perrot pour qui il ne tarit pas d’éloges (3 films dans des seconds rôles)…

C’était un cinéphile boulimique, gourmand, avide de transmettre, un conteur dont l’enthousiasme était communicatif. Il faut regarder ses interviews données pour Arte sur ses films en 2018 et 2019 (voir ci-dessous) qui sont aussi passionnantes que ses films eux-mêmes, ponctuées d’anecdotes et d’éclats de rire (à propos des chaussures pour Quai d’Orsay, ou encore le gag sur Peal Harbor de Billy Wilder envers Kurosawa aux Oscars 1986 qu’il raconte ici en 53 mn). Et aussi les présentations détaillées pour Arte sur les classiques français, les Westerns et films policiers (ci-dessous également). Ses livres sont devenus des références d’une richesse incroyable et son blog est tout aussi inépuisable. L’étendue de ses connaissances cinématographiques donnait le vertige, décrivant de mémoire certains plans marquants, et n’hésitant pas à se délecter de « nanars » dont il poussait la notoriété. Il donnait l’impression d’avoir tout vu, avec toujours une anecdote à raconter. Président de l’Institut Lumière qu’il dirige en compagnie de Thierry Frémeaux, également à la tête du Festival de Cannes depuis 2007, ils coproduisent en 2016 le magnifique documentaire « Lumière, l’aventure commence ! » qui regroupe 108 films des frères Lumière restaurés remarquablement et accompagnés de commentaires touchants. La même année, inspiré par « Un voyage avec Martin Scorsese à travers le cinéma américain », Bertrand Tavernier sort le documentaire « Voyage à travers le cinéma français« , une merveille d’érudition (après 3h20, quand est apparu le générique de fin, j’en voulais encore !), qu’il s’est poursuivie à la télévision par une série de 9 heures de plus toutes aussi passionnantes. Un monument : 6 ans de préparation, 1 an et demi de montage, 582 extraits de films, 950 films et 700 documents d’actualités visionnés et des difficultés financières insoupçonnées (Wikipedia).

« Préserver le patrimoine, c’est préserver la mémoire. Parvenir à restaurer des films de Julien Duvivier, Chris Marker, Alain Resnais, reconstituer une version complète, est un moyen de les saluer, de les remercier » (Bertrand Tavernier, entretien pour le CNC)

C’était aussi un homme d’une grande culture,  fin connaisseur de l’histoire mondiale (il faut l’écouter dans ce long entretien sur France Culture, où il aborde de nombreuses époques et aussi dans cette conférence sur Capitaine Conan), de littérature (il raconte au début de cette Masterclasse l’influence littéraire de sa famille avec Aragon, Elsa Triolet, Claudel, il publie une dizaine d’ouvrages et dirige une collection chez Actes Sud), un grand amateur de jazz et de blues (regarder l’émission Radio vinyle, et surtout son film « Autour de minuit« , deux Césars et un Oscar). C’est aussi un amateur de bandes dessinées (il faut l’entendre parler avec émerveillement du dessin et des scénarios de Blueberry dans sa conférence sur « Quai d’Orsay« ) et de romans graphiques.

« J’ai fait le métier dont je rêvais quand j’avais 13 ans, sans faire de compromis, avec passion, amour, en me marrant. Je n’en espérais pas autant […] J’ai fait des films de gourmand, et c’est pour cette raison que l’étiquette de cinéaste engagé m’énerve parfois… » (Bertrand Tavernier, entretien pour DVDclassik, 2005).

 

Je regrette de ne rédiger cet article qu’à l’occasion de la disparition de Bertrand Tavernier, y songeant depuis plusieurs années après l’avoir manqué à sa conférence au Majestic Bastille. Depuis 2018, bien qu’amaigri par la maladie, il avait conservé tout son humour et sa vivacité d’esprit dans ses conférences. Il disparait un mois après Jean-Claude Carrière.

A lire

50 ans de cinéma américain (Omnibus, 1991) : une encyclopédie de référence rédigée avec Jean-Pierre Coursodon, abordant l’évolution historique, les studios, les scénaristes, les réalisateurs, la censure. Sorti initialement en 1961, « 20 ans de cinéma américain » a été enrichi en « 30 ans » puis « 50 ans » et totalise actuellement 1300 pages. Cette année est prévu « 100 ans de cinéma américain », chez Actes Sud, sortant à titre doublement posthume, Jean-Pierre Coursodon nous ayant quittés en décembre 2020. Plus d’informations sur le site DVDClassik.

Amis américains (Actes Sud, 1993) : entretiens et correspondance richement illustrée avec de grands réalisateurs américains : John Ford, John Huston, Elia Kazan, Robert Altman, Jacques Tourneur, Roger Corman, Quentin Tarantino… « 28 auteurs américains ayant marqué de leur griffe le cinéma mondial ». Du lourd : 1000 pages et 3 kg sur la balance ! Plus d’information chez Actes Sud.

Le Blog de Bertrand Tavernier (2005-2021) : rédigé de mai 2005 jusqu’à ces dernières semaines, Bertrand Tavernier y a créé une centaine d’articles d’une densité impressionnante, tissant des liens entre des milliers de films, d’acteurs, fourmillant d’anecdotes jusqu’à des coup de gueule contre les rééditions de mauvaises qualité ou ne respectant pas le format de la pellicule (ici ou ici), parlant parfois aussi musique et littérature. Ils recueillaient de nombreux commentaires de qualité de la part des internautes auxquels Tavernier répondait lui-même. La popularité de son blog a vu le nombre de commentaire croitre également, souvent de plusieurs centaines (quelques exemples ici ou ici, et près de 1000 commentaires pour celui-ci et celui-là). Un blog a lire intégralement en ligne ici.
Bertrand Tavernier accordait en 2005 une interview au site DVDClassik où l’on retrouve beaucoup de thèses qu’il  soutenait dans son Blog : par exemple sur l’apport du DVD (pas encore supplanté à l’époque par le Blu-ray), pour sa capacité à remettre sur le marché des films oubliés, à provoquer la restauration de films abimés par le temps, à numériser des documents pour alimenter des bonus, et les commentaires audio qu’il enregistrait pour de nombreux classiques, un travail « épuisant » disait-il. À lire en ligne sur DVDClassik.

Disparition de Bertrand Tavernier, la mémoire du cinéma (CNC). Une biographie très complète. À lire en ligne.

Bertrand Tavernier (Wikipedia). À lire en ligne.

 

Interviews

Ci-dessous près de 23 heures d’interview accessibles en ligne.

Série d’interviews sur sa filmographie :

– « Que la fête commence… (1975) » (Arte, 2018, 24 mn)
– « Le juge et l’assassin (1976) » (Arte, 2019, 41 mn)
– « La mort en direct (1980) » (Arte, 2018, 19 mn)
– « Coup de torchon (1981) » en compagnie de Philippe Noiret (Canal+, 2001, 33 mn)
– « Coup de torchon (1981) » (Arte, 2018, 21 mn)
– « La vie et rien d’autre (1989) » (Arte, 2018, 33 mn)
– « L.627 (1992) » (Arte, 2015, 45 mn)
– « Capitaine Conan (1996) » (Arte, 2018, 28 mn)
– « Capitaine Conan (1996) » (Collège André Malraux de Paron, 2014, 43 mn)
– « Dans la brume électrique (2009) » (Arte, 2019, 30 mn)
– « Quai d’Orsay (2012) » (FilmoTV, 2014, 1h21)
– « Quai d’Orsay (2012) » (Arte, 2018, 30 mn)
– « Voyage à travers le cinéma français (2016) » ( Les Cinémas du Grütli, 2017, 35 mn)

Interview sur d’autres films :

– « La Main du Diable (1942) » ( Les Cinémas du Grütli, 2019, 26 mn)
– « Le roman de Mildred Pierce (1945) » (Institut Lumière, 2014, 17 mn)
– « Quai des orfèvres (1947) » (Arte, 2017, 28 mn)
– « Criss Cross (1949) » (Arte, 2017, 14 mn)
– « Convoi de Femmes (1951) » (Arte, 2018, 33 mn)
– « La captive aux yeux clairs (1952) » (Institut lumière, 2014, 7 mn)
– « Hondo l’homme du désert (1953) » (Arte, 2017, 32 mn)
– « L’aventurier du Rio Grande (1959) » (Arte, 2018, 25 mn)
– « Casse tous risques (1960) » (Arte, 2015, 18 mn)
– « Fureur Apache (1972) » (Institut lumière, 2014, 11 mn)
– « Serpico (1973) » (Arte, 2017, 21 mn)
– « Chinatown (1974) » (Arte, 2015, 17 mn)

Autres interviews :

– « Parlons Cinéma » (TV Ontario, 1978, 36 mn)
– « Spécial cinéma » (RTS, 1979, 21 mn)
– « Spécial cinéma, Gros plan sur Tavernier » (RTS, 1992, 33 mn)
– « Lyon, le cinéma et ses artistes » (FR3, 1995, 30 mn)
– « Bertrand Tavernier, parrain du polar » (France Inter, 2015, 20 mn)
– « Le film policier » (Arte, 2015, 10 mn)
– « Filmer l’histoire, selon Bertrand Tavernier » (France Culture, 2015, 1h59)
– « Masterclass Bertrand Tavernier, une trilogie américaine » (Cité de la musique, 2016, 1h01)
– « Littérature et Cinéma : rencontre Russel Banks et Bertrand Tavernier » (Actes Sud, 2017, 1h24)
– « Les masterclasses, Bertrand Tavernier » (France Culture, 2017, 59 mn)
– « Les cinéastes m’ont fait aimer la France beaucoup plus que les politiques » (RTS, 2017, 24 mn)
– « Continental Films : cinéma français sous contrôle allemand » (Maison Henrich Heine, 2018, 1h40)
– « Bertrand Tavernier, plus loin que la nuit et le jour » (France Culture, 2018, 28mn, manque la partie 2)
– « Radio Vinyle » (France musique, 2014, 12 mn)

 

1980. Sur le tournage de « Coup de torchon » : Philippe Noiret, Isabelle Huppert et Bertrand Tavernier (photo Étienne George)

Hommages

[Mise à jour du 27/03/2021 : je recopie ci-dessous des extraits du bel hommage de son ami Martin Scorcese publié par Télérama]

« […] Bertrand connaissait de fond en comble l’histoire du cinéma. Plus encore, il était un passionné du cinéma : passionné par ce qu’il aimait, passionné par ce qu’il détestait, passionné par ses nouvelles découvertes, passionné par les figures injustement oubliées dans l’histoire du cinéma […], passionné par les films qu’il a lui-même réalisés.
[…] J’ai particulièrement aimé son film de 1984, Un dimanche à la campagne […] conçu avec tant de subtilité que j’ai l’impression qu’il est sorti tout droit du monde des impressionnistes. J’ai également adoré ses films historiques, comme Que la fête commence… et Capitaine Conan, et ses adaptations de Simenon (L’Horloger de Saint-Paul, son premier film) et de Jim Thompson (Coup de torchon, adapté de 1275 âmes). […] Bertrand connaissait intimement tous les aspects du cinéma français. C’est une chance incroyable pour nous tous que Bertrand ait partagé son savoir et sa passion dans son documentaire Voyage à travers le cinéma français, une œuvre d’une grande beauté. Il connaissait tout aussi intimement le cinéma américain. [son ouvrage majeur,] dictionnaire exhaustif consacré aux réalisateurs américains 50 ans de cinéma américain mériterait d’être traduit en anglais. Je veux enfin partager une dernière image à propos de Bertrand. Une image bien connue par tous ses amis et par tous ses proches. Bertrand était tellement passionné qu’il pouvait littéralement vous mettre K.O. Il restait assis, pendant des heures et des heures, argumentant pour ou contre un film, un cinéaste, un rmusicien, un livre ou une décision politique. Au bout d’un moment, terrassé, vous vous demandiez simplement : mais d’où lui vient toute cette énergie ? »

 

[Mise à jour du 31/03/2021 : extrait de l’hommage touchant de Mélanie Thierry publié dans Télérama n°3716 :]

« Le tournage de La princesse de Montpensier fut un cercle magique. On se sentait protégés auprès de Bertrand et des siens. Il nous parlait tout le temps de films, de livres, de l’histoire de France… Parfois on se disait : Oh là là, Bertrand arrive, il va encore nous ensevelir pendant deux heures sous les anecdotes ! Et puis ces deux heures se révélaient merveilleuses, gorgées d’histoires et de voyages. Il adorait transmettre, et le faisait d’une façon joyeuse. Quand on démolissait un film devant lui, il était le seul à prendre sa défense car il avait ce don de voir en toute chose de la beauté. Le temps passé avec lui était toujours une fête et un moment précieux. »

 

Note : la photo en tête d’article a été recadrée et débruitée.

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