Une mystérieuse pellicule

J’ai trouvé une mystérieuse pellicule sur le trottoir devant l’école Neuve Saint Pierre à Paris. Elle était orange, sale. Les images n’étant pas exactement les mêmes, j’ai pensé que c’était une pellicule de photos plutôt qu’un film de cinéma. Je l’ai ramassée et enveloppée bien proprement dans un mouchoir, puis je suis rentrée chez moi. Lorsque mon père est arrivé, je lui ai montré ma découverte.

Je ne sais pas si vous connaissez les diapositives, ce sont de petits cadres en plastique où l’on peut voir une photo en couleur si l’on s’approche d’une source lumineuse (une lampe ou le soleil). Nous avons donc approché la pellicule de la fenêtre, mais ici ce n’était pas une diapositive mais une pellicule négative (les blancs deviennent noirs, et vice-versa → exemple : le ciel, qui est clair, devient noir). Comme la pellicule est teintée d’orange et non noire et blanche, mon père en a déduit que c’était une  pellicule couleur. Nous l’avons scannée, puis on a inversé le négatif, pour que la pellicule soit positive, donc le ciel redevient clair :

Comme une fois inversée la dominante orange devient bleue, nous l’avons retouchée sur photoshop pour supprimer la dominante et retrouver les couleurs d’origine : on prend les niveaux de rouge, de vert, et de bleu, puis on ajuste les barèmes pour que l’image soit juste assez colorée, qu’elle ne soit pas trop criarde, que les personnes qui sont photographiées n’aient pas l’air d’être des aliens par leurs peau verte….

Les photos se forment petit à petit et les couleurs naturelles apparaissent : on voit apparaître des rues, des vélos, des commerces, des personnes, des bâtiments, des chemises et des pantalons à carreaux. Voici les quatre photos séparément après un premier traitement :

                                                              

                                                               

Puis après une seconde phase de restauration/nettoyage des photos plus poussée avec Photoshop, voici le résultat (merci Papa 😀 !) :

                                                              

                                                              

[Suite par Godefroy]

Nous nous sommes ensuite amusés à faire une petite enquête avec Ariane, pour voir jusqu’où nous pourrions aller.

Tout d’abord, Ariane a découvert que la pellicule trouvée rue Neuve Saint-Pierre provenait d’une boutique d’antiquités et souvenirs de la rue Saint-Paul, qui vendait de vieilles pellicules photo.

Un mot sur la pellicule qui n’est pas un film classique format 35 mm (aussi appelé 24×36) avec double rangée de perforations, mais un format carré avec une perforation unique par photo, typique du format 126 qui était utilisé par les appareils photos bas de gamme de type Kodak Instamatic, vendus de 1963 à la fin des années 1980. Au delà des dégradations visible de la pellicule, probablement piétinée par des passants, la faible définition des images confirme qu’elle a été exposée par un appareil bas de gamme.

Puis nous avons analysé séparément chaque photo, que nous nommerons ci-dessous A, B, C et D. Dans l’ensemble, elles sont toutes prises sous un temps fortement ensoleillé. Elles évoquent des villes du sud. Peut-être le sud de la France, Monaco, l’Andorre, l’Italie ou l’Espagne. Comme elles se suivent sur la pellicule il est très probable qu’elles sont prises à la même saison.

Photo A : sur la gauche de l’image, le panneau de signalisation routière « Sens interdit » a une bande blanche très large qui va presque d’un bord à l’autre du disque rouge, qui évoque les panneaux d’Italie, pas ceux de France ni ceux d’Espagne. A l’extrême droite de la photo une vitrine éclairée laisse entrevoir un objet qui pourrait être une statue sombre de bois ou de métal. Les façades semblent de pierres apparentes, travaillées. On est dans une ville dense, une rue peu fréquentée (4 personnes visibles seulement), probablement résidentielle, sous un fort soleil et ombragée par de hautes maisons. L’ombre de l’échafaudage à droite est presque à la verticale, donc c’est probablement l’été et également autour de midi. Les trottoirs étroits évoquent un urbanisme pré-révolution industrielle, mais paradoxalement les maisons hautes font plutôt post-révolution industrielle. Peut-être n’y a t’il pas d’opposition et que la rue a été construire au XIXème siècle et est volontairement étroite pour se protéger d’un très fort soleil. Un voiture sombre est garée au fond à gauche et peut-être une blanche encore plus loin à droite. La rue, trop étroite, est peut-être interdite au stationnement. Ou encore la photo est prise en plein été dans un quartier dont les résidents sont partis en vacances (on voit ça dans certains quartiers chics de Paris autour du 15 août). La femme est-elle l’un des sujets de la photo ? Est-ce la rue où elle habite ?

Photo B : rue commerçante avec beaucoup de monde. Les petites fenêtres du premier étage de l’immeuble à droite évoquent un pays chaud et ensoleillé. Contrairement à la photo A, les maisons sont basses. Le panneau « Circulation interdite », en bas de la photo qu’on aperçoit derrière la mobylette, possède une cercle rouge plus fin que ceux qu’on voit en France, d’un type qu’on trouve en Espagne ou en Italie. Le commerce « G. Del Bono » est un patronyme qui évoque plus l’Italie que l’Espagne. La mobylette rouge et blanche devant le panneau ressemble à une Bianchi Falco de 1960, qui semble en bon état (sa couleur est vive) et pourrait avoir moins de 20 ans. Autour du panneau et de la mobylette on peut dénombrer trois couples de roues, probablement trois vélos qui débordent largement sur la voie.

Photo C : rue avec quelques commerces, et beaucoup moins de monde. Les arcades à droite semblent mener vers une place. Ils m’évoquent un peu le marché aux fleurs de Nice, mais là-bas il n’y a pas trois séries d’arches, deux tout au plus. Les maisons sont basses comme dans la photo B. Le commerce « A. Risaliti » est un patronyme qui évoque plus l’Italie que l’Espagne. Les personnes ont des vêtements légers, manches courtes. Le style vestimentaire, décontracté, évoque les années 70 ou 80. Les cheveux longs des personnes de dos font également années 70 ou 80. Trois personnes portent des lunettes de soleil. La photo n’est pas prise en hiver, plus probablement autour de l’été. Les ombres sous les arcades sont courtes et laissent à penser que la photo a été prise autour de midi, avec une rue dans une orientation nord-sud. On est en tout cas dans la même saison que la photo A.

Photo D : dans une rue commerçante, une femme regarde une vitrine sous un auvent à l’ombre d’un fort soleil. La vitrine semble présenter de petit objets et on y aperçoit une main qui semble la ranger où un prendre un objet. Y vendrait-on des bijoux ? Dans le reflet de la vitrine on voit une statue entourée de grilles, et des maisons basses qui évoquent le sud. La femme semble porter une chemise couleur à large col façon années 70, surmontée d’un débardeur. Elle tient un sac à main qui semble de cuir avec des ornements dorés. A l’arrière plan, un homme avec un pantalon léger blanc et des chaussures de ville blanches. Le commerce est peut-être du même type que ceux qu’on aperçoit dans les photos B et C. La femme est-elle celle qu’on voit en photo A, qui porte également un sac à sa main droite et a une coupe de cheveux similaire ? Ses vêtements ne sont pas les mêmes.

En conclusion, ces photos semblent faites dans une ville touristique d’Italie, peut-être toutes dans la même ville, en été, et probablement autour de 1980.

 

LE MYSTÈRE EST LEVÉ !
(ajout du 10/12/2021, par Godefroy)

Près de quatre ans plus tard, en vacances à Florence, entrant sur le Ponte Vecchio, je suis soudain saisi d’une impression étrange de déjà vu, comme un lieu très familier alors que je n’y suis venu qu’une fois il y a une bonne dizaine d’années. Remontant le pont et arrivant en vue des trois arches centrales, j’ai soudain l’intuition d’être dans l’une des photos de la mystérieuse pellicule de l’article d’Ariane d’il y a 4 ans, et sortant mon smartphone je tape dans un moteur de recherche « troude pellicule ». La page du Blog s’affiche avec les photos et …Bingo ! La photo a bien été prise ici ! Je me positionne exactement aux endroits correspondant aux photos les plus marquantes de cette « mystérieuse pellicule » en m’aidant du Blog, puis je prends à mon tour une photo avec un cadrage au plus proche :

      

     

Ariane, qui est revenue vers moi, intriguée de mon comportement, est émue lorsqu’elle comprends ma découverte. Visiblement trois des photos de la pellicule ont été prises sur le Ponte Vecchio et la quatrième correspond à l’architecture du quartier environnant. Je suis surtout interloqué que cette photo inconnue que j’avais totalement oubliée se soit spontanément insérée dans ma réalité, sans que j’y pense. C’est venu tout seul, comme par magie.

Ainsi se lève une part du mystère qui entourait cette pellicule inconnue !

Une réflexion sur l’aide formidable qu’apportent les moteurs de recherche : en 2018, lors de notre enquête je n’étais pas passé loin de la solution en tapant << « G. Del Bono » « A. Risaliti » >> sur Google. Je n’avais alors obtenu aucune réponse, et en retirant les guillemet pour chercher simplement << G. Del Bono A. Risaliti >> j’obtenais une volumétrie de réponses inutilisable et non pertinente. Aussi je n’avais pas insisté dans cette voie, pensant que ces noms étant sur des photos différentes il était probable qu’elles n’avaient pas été prises au même endroit et qu’elles n’avaient pas de lien.
Aujourd’hui, ouvrant par hasard la version italienne de la page Wikipedia du Ponte Vecchio, je me suis rendu compte qu’elle mentionne bien les noms des boutiques « A. Risaliti » et « Del Bono » mais pas exactement « G. del Bono », raison pour laquelle ma recherche n’avait pas marché il y a 4 ans. Je viens de modifier la fiche Wikipedia du Ponte Vecchio, et désormais en tapant << « G. Del Bono » « A. Risaliti » >> j’obtiens le résultat que j’espérais trouver il y a 4 ans, avec en réponse la page Wikipedia du Ponte Vecchio et des photos des boutiques.
Comme quoi une analyse minutieuse de photos additionnée à un simple moteur de recherche Internet peut mener assez loin !

4 réponses sur “Une mystérieuse pellicule”

    1. Merci beaucoup Betty ! C’est très gentil !!!
      En effet, c’était rigolo de se prendre pour une détective.
      Ariane

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